Les affrontements entre deux groupes rivaux les 14 et 15 août dernier dans la capitale libyenne ayant fait 55 morts et 146 blessés n’est autre que le résultat de l’échec de toutes les tentatives d’unification du pays depuis les douze dernières années.
La situation libyenne continue de s’enfoncer dans une impasse politico-sécuritaire face aux difficultés relevées, entre autres, pour désarmer les milices et groupes armés actifs ou opérants pour plusieurs d’entre eux sous les auspices de différentes institutions du gouvernement d’union nationale.
En 2015 déjà, l’ancien conseiller politique pour l’Union européenne en Libye jusqu’en juillet 2014, Archibald Gallet expliquait dans « Les enjeux du chaos libyen » que « la complexité de la guerre actuelle vient du fait que la Libye doit faire face en réalité à une superposition de conflits. À l’échelle nationale, la confrontation entre anciennes et nouvelles élites recoupe partiellement un clivage entre islamistes et sécularistes, mais trouve d’abord ses racines dans la concurrence économique entre les différentes villes du littoral ». « Depuis la révolution, cette rivalité a revêtu la forme d’une hostilité croissante entre les cadres issus de l’ancien régime et les révolutionnaires, prenant dès 2013 des allures de lutte armée », ajoute-t-il.
L’instabilité profite à tous
Il y a lieu de souligner que l’instabilité relevée dans plusieurs régions du pays trouve ses origines dans le fait que le pays constitue un échiquier où s’entremêlent les pions et les intérêts des uns et des autres ; des tribus au niveau local, des pays voisins directs ou indirects au niveau régional et surtout des grandes forces au niveau international. Autrement dit, l’instabilité profite à tout le monde.
Sur cet échiquier, la place des milices et groupes armés est prépondérante, notamment dans le tripolitain. Cet état de fait vient alimenter, pour ne pas dire envenimer, la situation dans le sens où le plus grand problème réside dans le fait que les alliances de ces milices et groupes armés sont de circonstances et de conjonctures, mais surtout du fait qu’elles soient éphémères, nous explique une source experte sur le dossier libyen. « Cet état de fait complique le processus d’une quelconque tentative de réconciliation ou de résolution du conflit ».
Qui sont ces groupes rivaux ?
Les deux groupes armés, à savoir la Brigade 444 et la Force al-Radaa (dissuasion) figurent parmi les plus puissants et influents de la capitale libyenne. Selon nos recherches la Brigade 444, commandé par Mahmoud Hamza, disposerait d’une force militaire avoisinant les dix mille hommes en plus d’un arsenal d’armes important, opérant sous le drapeau de l’état-major du gouvernement d’union. Le commandant de la brigade, où le siège se trouve au sud de Tripoli, est un proche de Abdulhamid Dbeibah, Premier ministre par intérim du gouvernement d’unité nationale.
Les témoignages de plusieurs habitants de Tripoli, qui se sont confiés à nous, indiquent que cette brigade bénéficierait, par son niveau de professionnalisme et de discipline, d’un plus large soutien que d’autres au sein de la population.
Son intransigeance face à la criminalité serait particulièrement appréciée, écrit le chercheur Wolfram Lacher de Institut allemand des affaires internationales et de sécurité (SWP).
La Force al-Radaa, de son côté, d’obédience islamiste-salafiste, est fondée par Abderaouf Karah et opérant sous les auspices du Conseil présidentiel du gouvernement de l’union nationale, aurait dans ses rangs entre trois mille à quatre mille hommes. Son mandat est la lutte contre le crime et le terrorisme. Elle agit comme une sorte de police dans la capitale et contrôle de nombreuses infrastructures, dont l’un des deux aéroports internationaux de Tripoli.
En 2022, al-Radaa s’est vu allouée par les autorités un budget de l’ordre de 29,5 millions de dollars américains.
Le commandant Mahmoud Hamza est un ancien des rangs de la Force al-Radaa, qu’il a intégré à partir de 2012 et où il y gagne de l’expérience. Après avoir pris du galon, il se retrouve à la tête d’une troupe d’élite affiliée à al-Radaa, aussi connue sous le nom de la brigade 20/20, avant d’annoncer la transformation de cette dernière en la Brigade 444 en 2019.
Exactions, arrestations arbitraires, tortures …
Aujourd’hui encore, les milices affiliées à tel ou untel autre camps continuent de se livrer à des exactions parallèles. Elles recourent à des arrestations arbitraires d’activistes ou encore aux assassinats politiques, tandis que d’autres versent dans la criminalité, dénoncent plusieurs organisations internationales à l’instar d’Amnesty International.
Selon cette même organisation « Milices, groupes armés et forces de sécurité ont continué de détenir arbitrairement des milliers de personnes, dont certaines étaient privées de liberté depuis plus de 11 ans sans inculpation ni procès ». Et d’ajouter que « des milices et des groupes armés se sont livrés à des actes d’intimidation contre des avocats, des procureurs et des juges, et en ont enlevé certains », mettant en avant l’impunité qui fait légion dans ce pays d’Afrique du nord, avec notamment les cas de tortures et mauvais traitements infligés à des personnes détenues, comme le démontre les preuves et témoignages documentés par l’organisation de défense des droits humains.
« Les hauts fonctionnaires et les membres de milices et de groupes armés responsables de crimes de droit international jouissaient d’une impunité quasi-totale », souligne Amnesty dans son rapport annuel de 2022.
L’organisation atteste, par ailleurs, que « des dizaines de personnes sont mortes en détention dans le pays, sur fond d’informations faisant état de torture, re refus de fournir des soins médicaux et de malnutrition ».
En mars 2023, la Mission indépendante d’établissement des faits sur la Libye, établie par le Conseil des droits de l’Homme, rend con rapport final où elle pointe du doigts les violations flagrantes des droits humains et du droits international humanitaire commises par la Force a-Radaa.
Face à la présence de deux gouvernements parallèles, la communauté internationale continue de pousser à l’organisation d’élections générales avant la fin de l’année. L’émissaire de l’ONU en Libye, le sénégalais Abdoulaye Bathily explique dans son intervention devant le Conseil de sécurité le 22 août qu’un gouvernement unifié est impératif pour mener la Libye aux élections.
« Ce n’est pas le moment pour organiser des élections car c’est impossible sous une telle division qui est symbolisée notamment par la présence de deux gouvernements l’un à l’est et l’autre à l’ouest et qui continuent de s’opposer », nous confie notre source experte.


