Classée parmi les pays les moins développés du monde, la République centrafricaine tente tant bien que mal de sortir des crises politique, sécuritaire et humanitaire dans lesquelles elle végète depuis des décennies. Pour faire le point, rencontre avec le Professeur Jean-François Akandji-Kombé, président du Conseil de résistance et de transition (CRT).
54 ÉTATS : Professeur Jean-François Akandji-Kombé, vous êtes président du Conseil de Résistance et de transition (CRT). Quelle est la vocation de ce mouvement et qui en sont les acteurs ? Ensemble, quelle lecture faites-vous de la situation globale actuelle du pays ?
Pr. Jean-François Akandji-Kombé : Le Conseil de Résistance et de Transition est avant toute chose un cadre d’action citoyen requis par notre Constitution pour la sauvegarde de notre pays et de notre démocratie. En tant que Centrafricains, nous avons cette insigne chance, dans notre malheur, d’avoir la seule Constitution d’Afrique qui donne le pouvoir aux citoyens en cas de coup d’État, y compris de coup d’État constitutionnel. Et comme chacun sait, M. Touadéra veut la présidence à vie – certains disent le 3e mandat – à tout prix, je dis bien à tout prix. Chacun a d’ailleurs vu avec quelle brutalité il a posé les actes qui ont amené à la rupture de notre ordre constitutionnel, dont la révocation, parfaitement inique, de la Présidente de notre Cour constitutionnelle. Or, précisément, notre Constitution dit clairement que ceux qui entreprennent de tels coups « ont déclaré la guerre au Peuple Centrafricain ». Elle dit aussi et surtout qu’en pareil cas « les citoyens ont le droit et le devoir de s’organiser pour faire échec à l’autorité illégitime ».
Ce sont là les termes même de notre Constitution, et ces termes disent tout de la situation de notre pays, de ce qu’est le CRT et de ses objectifs. Elles disent en particulier, primo, que notre pays a aujourd’hui à sa tête des autorités illégitimes, qui dirigent des institutions tout aussi légitimes ; secundo, que le CRT est aujourd’hui la seule institution capable de se réclamer légitimement de la Constitution, et tertio, que les citoyens réunis au sein du CRT ont pour mission de mettre fin à cette situation d’illégitimité généralisée au sommet de notre État.
Pour répondre à présent à la dernière partie de votre question, la situation globale du pays, qui est d’ailleurs la plus catastrophique et la plus inquiétante que nous ayons jamais connu, est le fruit direct du problème de gouvernance que je viens d’évoquer. Je veux ici parler de la gouvernance Touadéra d’une manière générale : une gouvernance autocratique sans vision, tournée exclusivement vers les intérêts personnels, où le pouvoir donné par les Centrafricains est mis au service d’intérêts politico-financiers criminels, ceux des Wagner et de la mafia internationale en particulier. Bref, la RCA est aujourd’hui un champ de prédation et de mort à ciel ouvert, eldorado pour les criminels et enfer pour les populations. Cette table-là doit être renversée et nous sommes déterminés à le faire !
54 ÉTATS : Après les échecs de la Minusca, de la communauté internationale et le départ de la France en 2021, le Groupe Wagner, bras armé privé de Moscou, a installé un millier de mercenaires en Centrafrique. Si la présence de la Russie en RCA est liée à une demande légitime d’aide à la sécurité du gouvernement ; comment expliquez-vous les nombreux témoignages de victimes d’exécutions extrajudiciaires, de viols, d’arrestations arbitraires ou encore privation de liberté rapportés en interne par le Groupe des Nations Unies sur l’utilisation des mercenaires ?
Pr. Jean-François Akandji-Kombé : Le groupe que vous mentionnez, c’est-à-dire le groupe de travail des Nations Unies sur l’utilisation des mercenaires, est une instance réputée pour son sérieux. En RCA, il a fait et continue à effectuer un travail remarquable de documentation des exactions et violations des droits humains, dans des conditions difficiles et dangereuses. Les rapports que ce Groupe a publiés à ce jour ne sont que le miroir de la triste et révoltante réalité qui prévaut dans le pays. Et encore, ce miroir ne renvoie qu’une image partielle de la situation. Le CRT est informé de nombreux autres cas qui ne figurent pas dans le dernier rapport en date.
Face à cela, il y a deux constats qui s’imposent à nous : le premier est qu’aucune des situations consignées dans ces rapports n’a fait l’objet ne serait-ce que d’une procédure d’information judiciaire sérieuse. Pire encore, la politique des autorités, de M. Touadéra aux membres du gouvernement en passant par le Procureur de la République, est de nier systématiquement l’existence de ces situations, comme elles l’ont fait pendant longtemps pour la présence des Wagner dans le pays. C’est dire que les Wagner disposent en RCA et sur tout Centrafricain d’un permis officiel de tuer, de violer et d’extorquer, et cela en toute impunité puisqu’ils ont pour co-auteurs et complices ceux qui sont censés protéger les citoyens.
Le deuxième constat est que les constatations faites par le Groupe de travail des Nations Unies sont pratiquement restées sans suite de la part de la Communauté internationale à ce jour. Autrement dit, tout donne à penser que le Groupe de travail prêche dans le désert, jusque dans sa propre maison des Nations Unies. Pour le CRT, les mesures prises ces derniers temps à l’égard des Wagner, telles que les sanctions décidées par l’Union européenne et par le Parlement français, ne sont guère que des mesurettes. On ne peut espérer abattre un monstre en se contentant de lui chatouiller le sourcil. Une action déterminée et robuste s’impose. C’est à cela que le CRT appelle la Communauté internationale.
54 ÉTATS : Compte tenu des informations, et nombreux autres témoignages dont le CRT dispose et qui font écho au rapport interne de l’ONU, affirmeriez-vous que les Forces armées centrafricaines (FACA) sont impuissantes et elles-mêmes en danger face au mode opératoire des mercenaires russes pourtant censés être leurs alliés ?
Pr. Jean-François Akandji-Kombé : Les forces armées sont tout à la fois l’incarnation et le bouclier de la Nation dans tout État digne de ce nom. Leur destin est en principe de susciter respect et fierté, car il n’y a pas de métier plus noble que la leur. Or, en Centrafrique aujourd’hui, force est de constater que notre armée nationale a été transformée en supplétifs de mercenaires sans foi ni loi, ce qui est, déjà, une offense grave à la dignité militaire. La réalité est que, derrière la vitrine d’une armée de Centrafricains commandée par des Centrafricains, à commencer par le chef suprême qu’est le chef de l’État, ce sont les Wagner qui dirigent dans les faits. Et comme si cela ne suffisait pas, les membres des FACA sont les premières victimes de la barbarie, je dirais même de la sauvagerie de ces mercenaires. On ne compte plus les exécutions sommaires, les cas de torture, de séquestration arbitraire, et les actes contre nature pratiqués par les Wagner sur des soldats centrafricains en guise de sanction. Ajoutez à cela la politisation de la hiérarchie militaire, la mise en retraite forcée de certaines classes d’élites, la promotion des bras cassés dans la chaîne du commandement, et la formation au rabais des nouvelles recrues par les Wagner, et vous avez une armée totalement déconstruite et déconsidérée. Et, à travers les FACA, c’est toute notre nation qui est ainsi disloquée, réduite à la servitude et humiliée. Cela doit cesser ! Nous entendons restaurer la dignité de notre nation, et donc en premier lieu la dignité et le sens national de notre armée.
54 ÉTATS : Le président Touadéra est-il toujours maître chez lui ? Qui autorise que Wagner ait mis la main sur les droits de douane et les mines de diamant du pays ?
Pr. Jean-François Akandji-Kombé : Monsieur Touadéra est ce président-là qui a offert sur un plateau la RCA à Wagner. Les contrats miniers et forestiers, la mise de services publics entiers sous la coupe de ces mercenaires, y compris des services publics régaliens comme la sécurité ou la douane, et jusqu’au monopole pratique de certaines productions et de commerces essentiels pour le pays et pour la population, tout cela c’est Monsieur Touadéra qui l’a offert à Wagner en contrepartie de la protection de son pouvoir personnel. Qui plus est, il l’a offert à des conditions totalement iniques pour les Centrafricains. Les mercenaires du groupe Wagner exploitent ce qu’ils veulent comme ils veulent, ne paient aucun droit et ne s’acquittent d’aucune taxe, bien au contraire. Ils ont aussi le droit de se payer sur la bête, et cette bête là c’est la RCA et les Centrafricains. Et je ne parle pas ici seulement du milliard qui leur est versé chaque mois par les caisses de l’État pendant que les fonctionnaires doivent se serrer la ceinture, ni des recettes douanières que ces mercenaires empochent directement. Je veux parler aussi des commerçants dont on pille les magasins. Je pense aussi aux motos, pièces d’or, récoltes, argent liquide, que l’on vole aux simples citoyens, à Bangui et dans nos provinces. Ces braquages sont quotidiens, auxquels s’ajoutent les rackets systématiques.
J’ai dit que celui qui a rendu tout cela possible est Faustin-Archange Touadéra. Et je persiste. Il est responsable. Pas le seul responsable, certes, mais le tout premier. Et cela même si aujourd’hui, dans le pays, ce sont les mercenaires du groupe Wagner qui exercent le pouvoir réel et pas M. Touadéra. Parce que M. Touadéra c’est aussi, malheureusement pour nous, le Frankenstein centrafricain. Il a créé le monstre « Wagner en RCA » et ce monstre lui a échappé. Et c’est le monstre qui dicte désormais sa loi. Les preuves ? Elles sont légion : les hommes de Wagner qui obligent le Chef de l’État, à son propre domicile, à leur payer le cash qu’il leur doit sous la menace d’armes, à l’entretien par les mêmes Wagner de rebelles tchadiens sur le territoire centrafricain, en passant par la mise sous tutelle Wagner de l’Autorité nationale des élections et de la Cour constitutionnelle concrétisée récemment par une visite des chefs de ces deux institutions à Moscou.
Voilà ce qu’est aujourd’hui la RCA : un État Wagner !
54 ÉTATS : Le ministre porte-parole du gouvernement déclarait lors d’une conférence de presse le 5 mars 2021 : « Personne ne peut penser que sous lui [le président de la République], son gouvernement, puisse accepter que des violations soient faites et qu’elles soient soit couvertes, soit qu’elles ne soient pas pointées, suivies, pour être poursuivies pénalement. » Et de rajouter : « nous voyons bien la manœuvre, elle consiste à dire attention les FACA et leurs alliés, tuent les Centrafricains, ce qui est faux. […] Nous voyons ce jeu-là, qui veut attacher les mains de nos FACA dans le dos afin que cette reconquête s’arrête. » À qui profite le crime ?
Pr. Jean-François Akandji-Kombé : Le crime profite à ceux-là même qui le couvrent et qui, pour le couvrir, ne reculent devant aucun mensonge éhonté, comme celui que vous citez. Mais celui que vous citez n’est qu’un porte-parole. Suivez le fil qui le relie à ses commanditaires et à leurs ramifications et vous aurez la réponse la plus complète à votre question.
En ce qui nous concerne au CRT, nous faisons comme tous les Centrafricains : nous ne prêtons plus aucun crédit à ce qui peut être dit par ce porte-parole. Il est le porte-voix d’un pouvoir qui n’a aucune parole et dont les tenants sont nés avant la honte !
54 ÉTATS : La justice centrafricaine a ordonné « des poursuites judiciaires » contre vous. Vous avez été depuis condamné, ce qui en l’état actuel des choses vous empêcherait en 2026 d’être candidat à l’élection présidentielle. En tant que professeur émérite de Droit, notamment à la Sorbonne, quel recours juridique envisagez-vous ?
Pr. Jean-François Akandji-Kombé : Sur cette « condamnation », que j’ai subie avec d’autres Résistants, vous pouvez être sûre d’une chose : le dernier mot ne leur reviendra pas. J’agirai, pour le triomphe de mes droits. Et M. Touadéra ainsi que sa clique sauront bien assez tôt quand, où et comment.
En attendant, la procédure que vous évoquez dit plus sur ceux qui ont décidé de me cibler que sur moi-même, car chacun des éléments de ce dossier est révélateur de ce qu’est leur régime. Vous ne le savez peut-être pas, mais tout cela s’est joué sur deux semaines, entre l’acte de poursuite du Procureur de la République et la décision judiciaire, autant dire que la justice centrafricaine n’a jamais connu procédure plus rapide. Sachez aussi que je n’ai pu être informé de tout ce processus que par les réseaux sociaux : aucune notification personnelle des charges, pas de convocation à l’audience judiciaire, et bien sûr aucune invitation à l’exercice des droits de la défense. Sachez enfin que le crime qui m’est reproché est, je cite, d’inciter à la haine contre le gouvernement, et ceci pour des faits précis qui sont : l’introduction d’un recours constitutionnel victorieux contre le bradage du pays sous couvert de projet de crypto-monnaie, l’introduction d’un autre recours victorieux contre le processus de changement de Constitution pour légitimer un 3e mandat et, enfin, le fait d’avoir pris acte de ce que Monsieur Touadéra, auteur d’un coup d’État constitutionnel, est dorénavant président illégitime selon l’article 29 de notre Constitution, et qu’il a vocation à être destitué.
Prenez tous ces éléments et admirez le contraste qu’il y a entre cette situation et celle, par exemple, d’un certain Abazène : chef de groupe armé impliqué dans des tueries de masse de Centrafricains nommé comme ministre de la Justice, Garde des Sceaux par Touadéra lui-même et rendu inamovible par lui ; ou encore avec la situation d’un certain Hassan Bouba : accusé d’avoir mené personnellement des opérations d’extermination sur la population civile, dont l’attaque barbare en 2018 du centre de réfugiés d’Alindao hébergé à l’église catholique, lequel Hasan Bouba a été élevé au rang de Ministre de la République par M. Touadéra, puis extrait des geôles de la Cour pénale spéciale qui l’avait arrêté par la garde présidentielle, et confirmé par la suite dans ses fonctions ministérielles auxquels il a été ajouté les fonctions de chargé de mission spéciale à la Présidence de la République ! Comprenez par là qu’on est dans la République des criminels, où le sort de l’honnête citoyen, dénonciateur des dérives du pouvoir, est d’être traqué par la justice des prédateurs criminels, promis à la prison et par conséquent interdit de territoire national, en même temps qu’il est privé d’exercice des droits constitutionnels.
Personnellement, tout ceci n’est qu’une source de fierté pour moi. C’est aussi un non-événement, qui ne m’empêchera pas, quand je l’aurai décidé, de me rendre sur la terre de mes ancêtres et ma terre natale.
54 ÉTATS : Et le mot de la fin ?
Pr. Jean-François Akandji-Kombé : Mon premier mot de la fin sera un mot de grande inquiétude. Notre pays, la RCA, traverse une période cruciale, dangereuse non seulement pour nous mais aussi pour la stabilité de toute la sous-région. Nous constatons, avec consternation, que notre Gouvernement, avec le concours des Wagner, entretient sur notre sol des groupes rebelles qui menacent le pouvoir en place au Tchad, que nos autorités s’entendent avec une des parties au conflit soudanais pour que notre pays lui serve de base arrière ; que notre pays contribue avec son or, toujours via les Wagner, à alimenter l’effort de guerre de la Russie et à contourner les sanctions prises par la Communauté internationale suite à l’agression contre l’Ukraine. Et j’en passe. Le CRT, avec gravité, en appelle sur ce point à tous aux États voisins, aux pays amis et à la Communauté internationale afin qu’ils appuient fermement les Centrafricains épris de paix pour en finir avec la diplomatie belliqueuse et pyromane de M. Touadéra, en même temps qu’avec le projet Wagner qu’elle sert.
Le deuxième et ultime mot est un mot de confiance. Confiance dans l’avenir, confiance dans notre capacité, à nous Centrafricains, à triompher de la tyrannie et à reprendre notre droit à la vie en tant que Peuple libre. Ce ne sera pas la première fois. Mais nous entendons faire en sorte que ce soit la dernière. C’est le sens du combat du CRT. Ceci, je le dis à mes compatriotes, mais je le dis aussi aux États et Peuples frères et aux puissances de ce monde : est venu le temps le choisir clairement et de choisir le bon camp. L‘histoire nous enseigne que ce camp est toujours celui de l’humain et celui des Peuples, spécialement lorsqu’ils en luttent pour leur libération de la tyrannie.