54 ÉTATS : Quelle est la place des femmes dans le paysage du numérique ?
Aalya Ghouli : La représentativité des femmes dans le
domaine du numérique est en retrait. C’est un constat et lorsque l’on essaye de comprendre, on se rend compte que dès le démarrage de la scolarité, dès la première orientation académique, les filles ne sont pas encouragées à aller vers ces filières. Systématiquement, à la fin du parcours, on se retrouve avec une propension de garçons qui est plus élevée que celle des filles. Au niveau marocain, les compétences ne manquent pas mais elles ne sont pas suffisamment mises en avant. La parole des femmes n’est pas suffisamment écoutées.
D’ailleurs, je fais partie d’un mouvement féministe et humaniste de promotion de l’égalité et de la mixité, fondé par des femmes et des hommes, des entrepreneurs et des personnalités du secteur du numérique (trois femmes et vingt hommes en sont à l’origine). #JamaisSansElles agit en faveur de la mixité dans tous les domaines de la société.
C’est une manière de dire “stop” à cette forme de discrimination silencieuse. Dès le départ, il faut encourager ces jeunes filles à intégrer les filières scientifiques.
De nombreuses études en neurologie comportementale ont démontré que les femmes ont des soft skills différentes des hommes.
Sur un autre plan, le corporate à un rôle à jouer. Si c’est un recruteur,
il doit fixer un quota, encourager l’insertion des femmes et appliquer une sorte de discrimination positive.
“Est-ce que j’ai des femmes dans mes C.V ? Si
je n’en ai pas, je dois me poser les bonnes questions”
Enfin, en tant qu’acteurs majeurs de la Tech for Good au Maroc, avec DigiServ et SmartFlouss, nous nous engageons pour la diversité des genres, en continuant à oeuvrer pour la représentativité féminine au niveau des services que nous développons et en accompagnant plus de femmes à développer leur activité sur le digital en 2022.
54 ÉTATS : Sur le continent, 24% de femmes utilisent Internet contre 35% des hommes. Alors que l’écart digital entre les hommes et les femmes semble se réduire partout dans le monde, la tendance est inversée sur le continent. Qu’en est-il du Maroc ?
Aalya Ghouli : Au Maroc, le parc de l’Internet s’établit à 33,86 millions d’abonnés, ce qui porte le taux de pénétration à 93,24%. Il enregistre une croissance annuelle de 17,78% (soit un accroissement de 5,1 millions d’abonnements sur une année) d’après les données de l’Agence Nationale de Réglementation des Télécommunications (ANRT). En revanche, le Smartphone est-il utilisé à bon escient par ces femmes ? Différencions les femmes lettrées et les femmes illéttrées. Les femmes qui ne savent pas lire sont des “solution makers”. Elles savent écouter une note vocale et dicter un message sur WhatsApp grâce à leur voix. C’est là toute la puissance de la technologie. En revanche, ces femmes-là, quand elles sont entrepreneurs, n’ont pas de plateforme pour commercialiser. Elles vont gérer toute la chaîne de production. Elles vont fixer les prix et dès qu’elles arrivent sur le marché, elles sont perdues et retournent aux méthodes de vente traditionnelles. Cette connectivité, cette plateformisation de leur produit, va leur permettre normalement d’accéder à un public plus large. Les femmes ont compris la puissance du digital, elles ont compris comment être intégrées dans la sphère économique. Notre rôle en tant que corporate est de les former, de faire du bénévolat de compétences, de les aider.
Pour répondre à la question. Oui, une partie des femmes au Maroc est connectée et l’autre partie doit être inclue numériquement en ayant cette vision 360° sur l’impact du numérique sur l’insertion économique. Je pense, qu’au Maroc, c’est ce pont qui nous manque encore par rapport à cette catégorie socio- professionnelle. La femme qui est privilégiée y a accès et est totalement digitalisée. Il reste encore des efforts à faire pour les femmes issues des milieux défavorisées, notamment concernant le changement des pratiques.
54 ÉTATS : Vous êtes très engagée sur le leadership au féminin, que pensez-vous d’une initiative comme #MeToo ?
Aalya Ghouli : Il ne faut pas être bloqué
sur des sujets tabous. C’est ce qui fait qu’une société n’évolue pas. Une initiative comme #MeToo est là pour sensibiliser d’abord, puis dénoncer ensuite et enfin, pour être un outil d’accompagnement des femmes contre la violence de manière générale, qu’elle soit physique, ou/et psychologique. Elle peut aussi prendre une forme de discrimination et la discrimination parfois est sournoise. On ne peut pas l’entendre, on ne peut pas la palper.
L’existence des collectifs révèle l’engagement des femmes ; non pas pour le plaisir d’aller porter des slogans car ce n’est pas une finalité en soi. Parfois, j’ai des échos sur le côté hargneux des militantes et je veux rectifier ce mot qui à mon sens n’est pas approprié. Ce n’est pas hargneux, c’est engagé et nécéssaire. Et c’est là où nous voyons que la puissance du numérique et des réseaux sociaux est primordiale. L’initiative #MeToo est partie d’un petit groupe et cela a pris des proportions mondiales. Le raisonnement ne se base plus sous un prisme culturel mais sur celui de la femme et de sa place dans la société, et sur comment nous devons éduquer les générations au respect de la femme. Souvent, nous oublions que c’est elle qui a donné la vie. Que si cet homme-là reproduit des schémas qui ne sont pas les bons, c’est qu’il a oublié qu’il sort du ventre d’une maman qui l’a porté pendant neuf (9) mois et qui a contribué a son éducation. C’est donc un comportement qui prend naissance dans la sphère familiale et qui génère des attitudes dans la société qui ne sont pas forcément les bonnes.

54 ÉTATS : Que pensez-vous de l’Intelligence artificielle (Ia) et de la représentation des femmes en robotique ?
Aalya Ghouli : C’est un large débat qui m’a fait sourire. Est-ce que le robot est femme ou homme d’abord ? J’évoquais le poids de la culture dans la question précédente. Il ne faut pas reproduire les schémas. Les croyances sont limitantes. Je déporte la question sur la question des chatbots. Pourquoi les assistants vocaux (Siri, Alexa, Google Assistant) sont programmés avec des voix féminines et sensuelles pour faire de l’orientation quand les chatbots commerciaux sont incarnés par des voix masculines et énergétiques ? Je pense qu’il ne faut tomber dans aucun de ces stéréotypes. Un robot, c’est un robot ! L’essentiel est son utilité pour l’humanité. Il existe des problématiques bien plus graves et importantes. Par exemple, comment la Covid-19 aggrave l’appauvrissement économique des femmes ?
54 ÉTATS : Et le mot de la fin ?
Aalya Ghouli : Restons soudés et proches des vraies problématiques de notre Afrique. Des femmes leaders, il y en a partout et dans tous les pays, avec parfois des postures très inconfortables. Il faut ouvrir la voix. Il faut que les femmes soient représentées dans nos instances dirigeantes. Il faut que les femmes aient la parole. Et cette parole-là ne va pas nous être donnée si nous ne sommes pas solidaires entres nous et si nous ne continuons pas à créer cette synergie à l’échelle africaine.



