11.1 C
Paris
samedi, octobre 17, 2026

Transition énergétique : les pétro-États face au coût vertigineux de l’après-pétrole

À lire ou à écouter

Priscilla Wolmer
Priscilla Wolmerhttp://www.54etats.com
FONDATRICE ET DIRECTRICE DU MÉDIA 54 ÉTATS

La transition énergétique mondiale ne menace pas seulement les revenus des compagnies pétrolières. Elle pourrait profondément déstabiliser les finances publiques de plusieurs États dont l’économie et le modèle social reposent encore largement sur les hydrocarbures. Nigeria, Algérie, Angola, Iran ou encore Libye figurent parmi les pays les plus exposés. Une étude publiée par le think tank E3G alerte sur les conséquences économiques, sociales et politiques d’un recul durable de la demande mondiale de pétrole.

Le monde de l’énergie entre progressivement dans une nouvelle phase. La montée en puissance des énergies renouvelables, l’électrification de certains usages et les politiques de décarbonation engagées dans plusieurs grandes économies devraient progressivement réduire la place du pétrole dans le mix énergétique mondial.

Pour les États producteurs, le problème dépasse largement la seule question énergétique. Dans de nombreux pays, les recettes pétrolières financent directement le budget national, les infrastructures, les subventions, les politiques sociales ou encore une partie importante de l’appareil public.

Selon l’analyse du groupe de réflexion E3G, les revenus issus du pétrole représentent aujourd’hui plus de 40 % des recettes publiques dans 17 pays. La dépendance atteint des niveaux encore plus élevés dans certains États : environ 70 % en Irak et jusqu’à 90 % en Libye.

À mesure que la consommation mondiale d’hydrocarbures ralentira, les pays producteurs pourraient donc se retrouver confrontés à une équation particulièrement difficile : continuer à financer leurs dépenses publiques alors que leur principale source de revenus s’amenuise.

L’Algérie et le Nigeria parmi les économies les plus exposées

Les projections présentées par E3G sont particulièrement sévères pour plusieurs économies africaines.

À terme, l’Algérie pourrait perdre jusqu’à 87 % de ses revenus pétroliers, tandis que la baisse dépasserait 60 % pour le Nigeria.

Ces chiffres illustrent la vulnérabilité de modèles économiques construits pendant plusieurs décennies autour de l’exportation d’hydrocarbures.

Pour Mathieu Auzanneau, spécialiste de la géopolitique du pétrole cité dans l’étude, la question dépasse largement la baisse des recettes d’exportation. Dans plusieurs pays producteurs, les revenus pétroliers ont longtemps constitué l’un des fondements du contrat social entre l’État et la population.

En Algérie notamment, les ressources tirées des hydrocarbures ont permis pendant des décennies de financer des politiques publiques, des subventions et différents mécanismes de redistribution.

Si cette manne diminue fortement, les gouvernements devront soit réduire leurs dépenses, soit trouver rapidement de nouvelles sources de financement.

Quand la chute des revenus pétroliers fragilise le contrat social

L’histoire récente montre que l’épuisement ou l’effondrement d’une ressource stratégique peut avoir des conséquences bien au-delà de la sphère économique.

Mathieu Auzanneau cite notamment le cas de la Syrie, dont la production pétrolière avait commencé à décliner dans les années 2000, bien avant l’accélération actuelle des politiques climatiques internationales.

À l’époque, la diminution des recettes en devises avait contribué à fragiliser la capacité de l’État à maintenir certains dispositifs de soutien à la population, notamment les subventions sur l’alimentation et les carburants.

Des dynamiques comparables peuvent également être observées, à différents degrés, au Yémen ou au Mexique.

Le Mexique dispose pourtant d’une économie beaucoup plus diversifiée que celle de nombreux autres producteurs. Mais pendant plusieurs décennies, les recettes pétrolières ont joué un rôle central dans le financement du budget de l’État et des politiques sociales.

La leçon est claire : plus la dépendance aux hydrocarbures est forte, plus la transition vers un monde consommant moins de pétrole risque d’être brutale si elle n’est pas anticipée.

Une compétition accrue entre producteurs

La baisse de la demande ne signifie pas nécessairement la disparition immédiate du pétrole.

Mais elle pourrait provoquer une compétition beaucoup plus intense entre États producteurs pour conserver leurs parts de marché.

À mesure que le nombre d’acheteurs diminue, les producteurs les moins compétitifs ou ceux dont les coûts d’extraction sont les plus élevés pourraient être les premiers affectés.

Les pays disposant d’importantes réserves mais dont l’économie reste peu diversifiée risquent alors de se retrouver pris dans une double contrainte : des volumes exportés sous pression et des prix devenus plus difficiles à anticiper.

Pour certaines économies africaines, cette perspective intervient alors même que les besoins de financement restent considérables dans les infrastructures, l’éducation, la santé, l’énergie ou l’emploi.

Le grand impensé de la transition énergétique

Pour les auteurs de l’étude, l’un des problèmes majeurs réside dans l’absence de stratégie internationale suffisamment structurée pour accompagner les économies dépendantes du pétrole.

Les politiques européennes et internationales se concentrent aujourd’hui largement sur l’accès aux minerais critiquesnécessaires aux batteries, aux réseaux électriques, aux technologies renouvelables et aux industries de la transition énergétique.

Mais beaucoup moins d’attention est consacrée à la transformation économique des pays qui risquent de perdre progressivement leurs revenus pétroliers.

Cette situation pose directement la question de la coopération internationale.

La Banque mondiale, le Fonds monétaire international, les banques multilatérales de développement et les grandes puissances économiques pourraient être amenés à jouer un rôle croissant dans l’accompagnement de ces transformations.

Car sans diversification économique, les conséquences pourraient être lourdes : hausse de l’endettement, réduction des dépenses publiques, chômage, tensions sociales et, dans les scénarios les plus sévères, augmentation des migrations ou de l’instabilité politique.

Pour l’Afrique, diversifier avant que les revenus ne disparaissent

Pour les pays africains producteurs d’hydrocarbures, le message est particulièrement important.

La question n’est pas nécessairement de sortir brutalement du pétrole, mais d’utiliser les revenus encore disponibles pour préparer l’économie de l’après-pétrole.

Cela implique d’investir davantage dans les infrastructures, l’industrie, l’agriculture, la transformation locale des matières premières, l’électricité, les compétences et les secteurs capables de générer durablement des recettes fiscales et des emplois.

Le Nigeria, l’Algérie, l’Angola ou la Libye disposent encore de ressources énergétiques considérables. Mais leur principal défi pourrait désormais être moins de produire davantage que de transformer cette rente en moteurs économiques capables de survivre à son déclin.

Pour E3G, retarder la transition énergétique ne constituerait pas une solution. Cela risquerait au contraire de repousser les réformes nécessaires et de rendre l’ajustement futur encore plus brutal.

L’après-pétrole ne se jouera donc pas uniquement dans les centrales électriques ou sur les marchés énergétiques. Pour plusieurs États, il se jouera aussi dans les budgets publics, l’emploi, la stabilité sociale et la capacité à inventer un nouveau modèle économique.

- Events -spot_img

Plus d'articles

- Evénements -spot_img

Dernières actualités