Alors que les besoins énergétiques africains augmentent et que les marchés internationaux se recomposent, la question n’est plus seulement celle du potentiel. Pour Dominique Gadelle, Vice President Front End, Markets & Solutions chez Technip Energies, la réussite d’un projet repose d’abord sur la qualité des décisions prises en amont : technologie, modèle économique, cadre réglementaire, financement, infrastructures et partenaires. Entretien avec ENERGY 54 sur les conditions nécessaires pour faire passer les projets africains de l’ambition à la réalité industrielle.
L’Afrique dispose de ressources énergétiques considérables. Gaz naturel, solaire, éolien, hydrogène vert, ammoniac vert ou encore carburants durables figurent désormais dans les stratégies énergétiques de nombreux États. Mais entre l’identification d’un potentiel et la mise en exploitation d’un projet, le chemin reste complexe.
C’est précisément dans cette phase déterminante que se situe le travail de Dominique Gadelle, Vice President Front End, Markets & Solutions chez Technip Energies. Son rôle intervient en amont des grands projets, lorsqu’il faut transformer une ambition énergétique en un projet techniquement réalisable, économiquement viable et susceptible d’attirer des investisseurs.
Le « front-end », là où se joue une grande partie du projet
Pour Dominique Gadelle, la phase dite de front-end ou d’early engagement est fondamentale, car c’est à ce moment que sont arrêtées les grandes orientations du projet : choix technologiques, modèle d’exécution, modèle économique ou encore prise en compte de l’impact environnemental.
L’enjeu est simple : prendre les bonnes décisions suffisamment tôt pour limiter ensuite les modifications coûteuses pendant la construction et l’exécution.
Selon le dirigeant de Technip Energies, un euro consacré aux phases amont peut permettre d’éviter des dépenses bien plus importantes lorsque le projet est déjà engagé. C’est également à ce stade que l’ingénierie, les choix commerciaux, la stratégie de financement et la configuration générale du projet doivent être alignés.
Cette approche est particulièrement importante sur le continent africain, où certains projets disposent de ressources importantes mais restent parfois longtemps bloqués entre annonce politique, exploration et décision finale d’investissement.
Gaz, renouvelables et nouvelles solutions vertes : trois trajectoires qui cohabitent
Dominique Gadelle distingue aujourd’hui trois grandes familles de projets énergétiques sur le continent.
La première concerne le gaz naturel et le GNL, déjà bien établis dans plusieurs pays africains. Il cite notamment le Sénégal, la Mauritanie, le Nigeria et le Mozambique comme exemples de marchés où des projets ont été lancés et mis en service.
La deuxième relève davantage de la transition énergétique, avec des technologies comme l’éolien, le solaire photovoltaïque ou encore le captage du CO₂. Dans ce domaine, l’Afrique dispose de plusieurs avantages structurels, notamment son ensoleillement et la disponibilité de vastes espaces.
Une troisième catégorie, encore émergente, rassemble des solutions considérées comme entièrement renouvelables ou bas carbone : hydrogène vert, ammoniac vert et carburants durables, notamment les Sustainable Aviation Fuels.
Mais pour Dominique Gadelle, ces différentes trajectoires ne doivent surtout pas être opposées.
« Les trois familles ne sont pas en compétition, mais cohabitent. »
Dans de nombreux pays africains, le gaz peut ainsi soutenir l’électrification et l’industrialisation à court et moyen terme, tandis que les renouvelables et de nouvelles technologies bas carbone montent progressivement en puissance. Il considère notamment le gaz et le GNL comme des solutions déjà établies permettant de soutenir l’accès à l’électricité et l’industrialisation, tout en s’inscrivant dans une logique de transition.
Quand un projet devient-il réellement « bankable » ?
C’est probablement la question centrale pour de nombreux gouvernements africains.
À partir de quel moment une ambition politique devient-elle un véritable projet industriel ?
Pour Dominique Gadelle, la réponse tient en un mot : « bankable ».
Un projet crédible doit réunir plusieurs conditions simultanément. Il identifie cinq critères essentiels : la disponibilité de la ressource, une technologie éprouvée et maîtrisée, un cadre réglementaire adapté, l’existence d’un marché ou d’un débouché pour la production et, enfin, le soutien d’investisseurs capables d’accompagner le développement du projet.
À cela s’ajoutent l’engagement des partenaires ainsi que la capacité à mobiliser les banques et autres organismes de financement.
Autrement dit, disposer de pétrole, de gaz, de soleil ou de vent ne suffit pas.
Un projet énergétique ne devient industriel que lorsqu’un ensemble cohérent de conditions techniques, réglementaires, commerciales et financières est réuni.
Les tensions géopolitiques créent aussi de nouvelles opportunités pour l’Afrique
La recomposition des marchés énergétiques internationaux pourrait par ailleurs ouvrir de nouvelles perspectives au continent.
Les crises géopolitiques récentes ont poussé de nombreux pays consommateurs à rechercher une plus grande diversification de leurs approvisionnements. Après des années de forte dépendance envers un ou deux fournisseurs, la sécurité énergétique est redevenue une priorité.
Cette nouvelle réalité peut profiter à des producteurs africains qui éprouvaient auparavant davantage de difficultés à accéder aux marchés internationaux.
Dominique Gadelle y voit clairement une opportunité pour l’Afrique, la diversification de la demande mondiale pouvant faciliter l’émergence de nouvelles sources d’approvisionnement.
Guinée-Bissau : transformer le potentiel en projet
Le cas de la Guinée-Bissau illustre parfaitement cette problématique.
Le pays se situe dans le bassin sédimentaire ouest-africain MSGBC, aux côtés notamment de la Mauritanie, du Sénégal, de la Gambie et de la Guinée. Plusieurs pays de cette zone ont déjà réussi à transformer des campagnes d’exploration en projets énergétiques aujourd’hui opérationnels.
Dominique Gadelle cite notamment les expériences du Sénégal et de la Mauritanie. Il y a une quinzaine d’années, ces pays se trouvaient encore dans des phases d’exploration. Après la découverte de réserves, plusieurs développements ont progressivement vu le jour.
Des projets comme Greater Tortue Ahmeyim, Yakaar-Teranga ou Sangomar montrent ainsi la trajectoire qui peut conduire un pays de l’exploration au développement industriel.
Mais reproduire une telle trajectoire nécessite plusieurs prérequis.
Gouvernance, infrastructures, partenaires et acceptabilité locale
Pour qu’un pays comme la Guinée-Bissau puisse faire émerger de véritables projets énergétiques, le potentiel géologique ne représente que le point de départ.
Il faut également établir une gouvernance solide, un cadre réglementaire clair et les infrastructures nécessaires au développement des projets. Cela peut concerner la logistique, les ports ou encore les équipements permettant d’accompagner les opérations industrielles.
Il faut aussi sélectionner les bons partenaires, assurer l’acceptabilité locale des projets et développer un tissu économique national capable de bénéficier progressivement de l’investissement énergétique.
Cette dimension concerne aussi bien les compétences humaines que les capacités industrielles locales.
Pour Technip Energies, l’early engagement consiste précisément à intervenir dès l’inception du projet pour accompagner les clients dans leurs choix techniques, environnementaux, commerciaux et financiers.
La logique est celle de l’anticipation : mieux structurer un projet au départ pour réduire ensuite les risques de retards et de dérives de coûts.
Le véritable enjeu : passer du potentiel à l’exécution
Le débat énergétique africain ne peut donc plus se limiter aux volumes de ressources disponibles ou aux annonces de nouvelles capacités.
La question déterminante est désormais celle de l’exécution.
Quels projets peuvent être financés ? Quels modèles sont adaptés aux réalités économiques nationales ? Quels partenaires peuvent assumer les risques techniques et financiers ? Quelle infrastructure doit être développée ? Et surtout, comment s’assurer que ces projets contribuent réellement à l’industrialisation, à l’accès à l’énergie et au développement économique local ?
Sur ce point, le message de Dominique Gadelle est clair : les opportunités existent, mais leur transformation en projets industriels exige une combinaison de décisions cohérentes prises suffisamment tôt.
Pour l’Afrique, le défi n’est donc plus seulement de démontrer son potentiel énergétique.
Il est désormais de le convertir en projets crédibles, finançables et durables.


