Malgré le retour aux urnes dans le reste du pays, les législatives du 1er juin ne se tiendront pas dans la région septentrionale du Tigré, où les tensions politiques, sécuritaires et humanitaires compromettent toujours tout processus démocratique.
ADDIS-ABEBA – Les haut-parleurs installés sur les camions du Parti de la prospérité parcourent depuis plusieurs semaines les rues d’Addis-Abeba. Musique, slogans et appels à voter rythment la campagne des élections législatives organisées ce 1er juin 2026 en Éthiopie. Plus de 50 millions d’électeurs sont appelés aux urnes pour renouveler les 547 sièges de la Chambre des représentants du peuple, laquelle désignera ensuite le Premier ministre.
Mais à plus de 700 kilomètres au nord de la capitale, une région entière demeure exclue du processus électoral : le Tigré.
Pour la deuxième élection législative consécutive, les 38 circonscriptions de cette région meurtrie par la guerre entre le gouvernement fédéral et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) ne participeront pas au scrutin. En 2021, les combats rendaient toute consultation impossible. En 2026, malgré l’accord de Pretoria signé en novembre 2022, la situation reste trop instable pour permettre un retour aux urnes.
Une paix toujours fragile
Trois ans et demi après la fin officielle du conflit qui a fait au moins 600 000 morts selon plusieurs estimations internationales, le Tigré demeure plongé dans une profonde crise politique et sécuritaire.
Les tensions entre Addis-Abeba et les autorités tigréennes se sont considérablement aggravées ces derniers mois. Fin janvier, des affrontements ont opposé des unités de l’armée fédérale aux Forces de défense du Tigré (TDF) dans la zone de Tsemlet, marquant les premiers combats directs recensés depuis la signature de l’accord de paix.
Selon plusieurs observateurs, la perspective d’une reprise des hostilités pousse désormais les autorités tigréennes à renforcer leurs capacités militaires. Des campagnes de mobilisation de jeunes recrues auraient été engagées tandis que des démonstrations de force de l’armée fédérale se sont multipliées autour de Mekele, la capitale régionale.
Dans ce contexte, la tenue d’élections apparaît hors de portée.
Le dialogue politique dans l’impasse
Au-delà de la question sécuritaire, c’est l’ensemble du processus politique qui semble paralysé.
La reconduction par le gouvernement fédéral du général Tadesse Werede à la tête de l’administration intérimaire du Tigré a provoqué une vive réaction du TPLF. Son dirigeant, Debretsion Gebremichael, a choisi de réactiver l’ancien Parlement régional issu des élections controversées de 2020.
Ce scrutin régional, organisé malgré le report national des élections décidé par Addis-Abeba, avait constitué l’un des principaux déclencheurs de la guerre civile. Son rétablissement symbolique est aujourd’hui perçu par le gouvernement fédéral comme une remise en cause de l’ordre constitutionnel éthiopien.
Cette confrontation institutionnelle éloigne davantage la perspective d’un retour du Tigré dans le cadre électoral national.
Une région toujours sous pression humanitaire
Les obstacles ne sont pas uniquement politiques.
Le Tigré continue d’affronter l’une des plus graves crises humanitaires du continent. Plus de 750 000 personnes déplacées par la guerre vivent encore dans des camps ou des structures d’accueil temporaires.
Une grande partie de ces déplacés provient du Tigré occidental, territoire toujours administré par les autorités de la région voisine de l’Amhara. Plusieurs organisations internationales de défense des droits humains accusent les forces présentes dans cette zone d’avoir mené des campagnes de nettoyage ethnique durant le conflit et dénoncent la persistance de discriminations visant les populations tigréennes.
À cette situation s’ajoute une crise économique persistante. Les difficultés d’approvisionnement en liquidités, les retards dans le versement du budget régional et la hausse du coût de la vie alimentent un profond sentiment de lassitude parmi les habitants.
La survie avant la politique
Pour une partie de la population, les enjeux électoraux apparaissent désormais lointains.
De nombreux jeunes quittent la région pour chercher du travail dans d’autres villes du pays. À Addis-Abeba, où vivent désormais plusieurs milliers de déplacés internes, les préoccupations quotidiennes tournent davantage autour de l’emploi, du logement ou de l’alimentation que de la politique nationale.
Cette réalité illustre l’ampleur du fossé qui s’est creusé entre le Tigré et le reste de l’Éthiopie.
Alors que le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed cherche à démontrer la stabilité retrouvée du pays à travers ces élections législatives, l’absence du Tigré rappelle que la paix conclue en 2022 demeure incomplète. Derrière le retour aux urnes se cache une évidence : dans cette région encore traumatisée par la guerre, la reconstruction politique reste largement à accomplir.


