Élu en avril 2024 sur une promesse de rupture politique et de refondation de l’État, le président sénégalais se heurte aujourd’hui à une équation complexe mêlant rivalités politiques internes, crise budgétaire et attentes sociales élevées.
Le 2 avril 2024, Bassirou Diomaye Faye devenait, à 44 ans, le plus jeune président de l’histoire du Sénégal. Deux ans après son investiture, le bilan de son mandat apparaît contrasté. Si le pouvoir revendique des réformes institutionnelles importantes et une volonté de moraliser la gestion publique, la situation économique, les tensions au sommet de l’exécutif et les attentes sociales mettent à l’épreuve la promesse de rupture portée par la coalition arrivée au pouvoir en 2024.
Deux ans après l’alternance politique qui a porté le Pastef au pouvoir, le Sénégal est entré dans une nouvelle phase de son histoire politique. L’élection de Bassirou Diomaye Faye, soutenu par Ousmane Sonko et porté par une forte mobilisation populaire, avait marqué un tournant majeur dans la vie politique du pays.
Le nouveau président incarnait alors l’espoir d’une transformation profonde du système politique sénégalais : lutte contre la corruption, réforme des institutions et affirmation d’une plus grande souveraineté économique.
Mais l’exercice du pouvoir révèle aujourd’hui des équilibres plus fragiles que prévu.
Un tandem au sommet de l’État sous tension
Au cœur de la scène politique sénégalaise, le tandem formé par le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko semble progressivement évoluer vers une relation plus complexe.
Sur le plan institutionnel, les rôles restent clairement définis : Bassirou Diomaye Faye est le chef de l’État et Ousmane Sonko dirige le gouvernement. Mais, dans les faits, les deux hommes apparaissent désormais engagés dans des stratégies politiques distinctes.
Le président a récemment relancé la coalition « Diomaye Président », une plateforme politique qui avait servi à rassembler, lors de l’élection présidentielle de 2024, les soutiens extérieurs au Pastef. Cette coalition vise aujourd’hui à structurer un espace politique autour de la figure présidentielle et à préparer les prochaines échéances électorales.
De son côté, Ousmane Sonko reste le leader du Pastef, le parti au pouvoir, et s’appuie également sur sa propre coalition politique, l’Alliance patriotique pour le travail et l’éthique (Apte), destinée à mobiliser les forces politiques alliées en vue des élections locales de 2027 et de la présidentielle de 2029.
Cette dualité politique nourrit l’idée d’une compétition stratégique au sein même de la majorité. Pour certains observateurs, elle pourrait ralentir la prise de décision et compliquer l’action gouvernementale.
Le politologue Maurice Soundieck Dione, professeur à l’université Gaston Berger de Saint-Louis, décrit ainsi la relation entre les deux hommes comme celle d’« associés rivaux », engagés dans une lutte d’influence autour de l’avenir politique du pays.
Une situation économique plus difficile que prévu
Sur le plan économique, le gouvernement a rapidement été confronté à une réalité budgétaire plus lourde qu’anticipée.
Dès son arrivée au pouvoir, l’exécutif a lancé plusieurs audits des finances publiques afin d’évaluer la situation héritée du régime précédent. Les conclusions rendues publiques début 2026 ont provoqué un choc politique et économique.
Selon ces évaluations, plusieurs milliards de dollars de dettes accumulées sous l’administration précédente n’avaient pas été déclarés. Cette situation a conduit à une réévaluation significative du niveau d’endettement du pays, qui atteindrait désormais environ 132 % du PIB selon certaines estimations internationales.
Ces révélations ont eu des conséquences immédiates : suspension d’un programme de financement du Fonds monétaire international (FMI) d’environ 1,8 milliard de dollars, dégradation de la note souveraine du Sénégal et renchérissement du coût des emprunts sur les marchés financiers.
Dans ce contexte, l’État doit désormais consacrer une part importante de ses ressources au service de la dette, ce qui limite les marges de manœuvre pour financer les réformes économiques et sociales promises pendant la campagne présidentielle.
Malgré ces contraintes, l’économie sénégalaise a affiché une croissance estimée à 6,7 % en 2025, soutenue notamment par les perspectives liées au développement des ressources pétrolières et gazières du pays.
Des attentes sociales toujours fortes
Si l’économie continue de croître, les effets de cette croissance tardent à se traduire dans la vie quotidienne d’une grande partie de la population.
Selon les dernières données de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), le taux de chômage atteint 23,3 %, avec des niveaux encore plus élevés dans les zones rurales, où il dépasserait 29 %.
Deux ans après l’alternance politique, les attentes restent donc très fortes, notamment chez les jeunes, qui avaient largement soutenu la victoire du Pastef en 2024.
Les autorités reconnaissent ces difficultés mais affirment que les réformes engagées nécessitent du temps pour produire des résultats.
La gouvernance comme marqueur politique
Face aux critiques sur la situation économique, le gouvernement met en avant plusieurs réformes institutionnelles adoptées depuis 2024.
Parmi elles figurent la création d’un Office national de lutte contre la corruption, l’adoption d’une loi sur la protection des lanceurs d’alerte, une réforme renforçant les obligations de déclaration de patrimoine des responsables publics ainsi qu’une loi consacrant le droit d’accès à l’information publique.
Pour le président Bassirou Diomaye Faye, ces réformes constituent un pilier central de son action politique et doivent permettre de transformer durablement les pratiques de gouvernance au Sénégal.
Un mandat encore en construction
Deux ans après son arrivée au pouvoir, Bassirou Diomaye Faye se trouve donc à la croisée des chemins.
Entre rivalités politiques internes, contraintes budgétaires et fortes attentes sociales, l’exécutif sénégalais doit désormais transformer les promesses de rupture en résultats tangibles.
La seconde moitié du mandat sera déterminante. Elle dira si l’alternance de 2024 restera dans l’histoire comme une véritable refondation politique ou comme une transition plus complexe vers un nouvel équilibre du pouvoir au Sénégal.


