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lundi, avril 13, 2026

Mohamed Aissaoui : « Penser depuis le Sud : savoirs situés, savoirs critiques » — un enjeu intellectuel et géopolitique

À Paris, l’Alliance Française de Tunis lance le programme ALECA – Avenir : Liens, Échanges, Cultures et Académies, un cycle de rencontres intellectuelles visant à renouveler le dialogue entre l’Afrique, la Méditerranée et l’Europe autour d’une idée centrale : replacer l’humain au cœur des échanges culturels, philosophiques et académiques.

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Priscilla Wolmer
Priscilla Wolmerhttp://www.54etats.com
FONDATRICE ET DIRECTRICE DU MÉDIA 54 ÉTATS

À l’occasion du lancement du programme ALECA – Avenir, Liens, Échanges, Cultures et Académies, l’Alliance Française de Tunis inaugure à Paris un cycle de rencontres intellectuelles consacré aux échanges entre l’Afrique, la Méditerranée et l’Europe. Le président de l’Alliance Française de Tunis, Mohamed Aissaoui, revient pour 54 ÉTATS sur les ambitions de cette initiative et sur la nécessité de renouveler les dialogues intellectuels entre les deux rives.

54 ÉTATS : Vous lancez à Paris le programme ALECA – Avenir : Liens, Échanges, Cultures et Académies. Quelle est l’ambition de cette initiative et pourquoi avoir choisi ce moment pour la lancer ?

Mohamed Aissaoui : L’ambition de ce programme est de répondre à une urgence : redonner à l’humain sa place au sein des différentes dynamiques et secteurs de nos sociétés. Ou, à tout le moins, inverser cette tendance à la déshumanisation au profit de la seule performance, aussi brutale soit-elle.

Le constat est aujourd’hui sans appel : il ne s’agit plus d’être, mais de paraître ; ni d’éduquer et de former, mais de performer. L’intelligence artificielle progresse à grande vitesse. La guerre économique est sans merci. Les luttes stratégiques sont permanentes. Le mal-être s’installe et la violence progresse.

Dans ce contexte, la relation humaine semble reléguée au second plan, parfois même oubliée dans nos réflexions.

Le moment n’est donc pas choisi : il est imposé par l’urgence. Nous ne pouvons plus rester spectateurs du monde que nous nous apprêtons à léguer à nos enfants.

54 ÉTATS : La rencontre inaugurale s’intitule « Penser depuis le Sud : savoirs situés, savoirs critiques ». Que signifie aujourd’hui penser depuis le Sud dans un monde intellectuel encore largement structuré par des références européennes ou nord-américaines ?

Mohamed Aissaoui : C’est précisément là l’essence du programme. Son instigateur et coordinateur, Ali Aissaoui, étudiant en master de philosophie à Nice, est parti d’un constat simple : les références philosophiques et littéraires du Sud sont peu, mal ou pas référencées dans les corpus académiques dominés par les références européennes ou nord-américaines.

Ce constat nous a conduits à engager un travail de connexion intellectuelle entre le Sud et le Nord. Une connexion saine, qui ne soit ni politique, ni économique, ni diplomatique, ni stratégique, mais portée par ceux qui pensent : les philosophes.

Nous pensons que notre salut passe par la capacité à remettre les clés de la cité aux sages. Ceux qui acceptent de penser pour penser. Pour eux, le Nord ou le Sud ne sont pas des boussoles idéologiques.

Ils peuvent ainsi nous réapprendre à penser ensemble, autour de l’Homme, quel qu’il soit.

En s’appuyant sur cette démarche, ALECA entend parcourir le monde, tous secteurs confondus, pour porter un plaidoyer : celui d’une exigence d’humanisme relationnel. Notre seule boussole reste l’Homme, défini par son humanité.

54 ÉTATS : Le programme se situe au croisement de trois espaces : Afrique, Méditerranée et Europe. Comment ces trois espaces peuvent-ils aujourd’hui construire un dialogue intellectuel renouvelé ?

Mohamed Aissaoui : Ce dialogue sera porté par la sagesse de la philosophie et des philosophes. Nous avons choisi de ne pas nous focaliser sur la complexité du dialogue, mais sur ceux qui peuvent le porter.

C’est, à notre sens, la clé du projet ALECA.

Nous plaçons beaucoup d’espoir dans cette initiative et dans sa capacité à produire des effets durables. Les sages sont capables de s’élever au-delà des logiques marchandes, stratégiques ou de performance.

En réalité, ils ne s’élèvent pas : ils sont déjà dans cette posture.

ALECA veut permettre que les réflexions, les valeurs et les dialogues portés par ces sages puissent atteindre les différentes composantes de la société et les décideurs. L’objectif est simple : les amener à replacer l’humain au centre de leurs structures et de leurs décisions.

54 ÉTATS : Les échanges culturels et intellectuels sont souvent perçus comme secondaires face aux enjeux économiques ou stratégiques. Dans un monde marqué par des tensions géopolitiques croissantes, peuvent-ils devenir un outil d’influence et de compréhension mutuelle ?

Mohamed Aissaoui : Ils ne le peuvent pas seulement : ils le doivent. La dureté du monde que nous risquons de laisser aux générations futures nous impose de changer de trajectoire et de remettre au premier plan l’interculturalité, les échanges intellectuels, le multilinguisme et la connaissance de l’autre. Pas une simple tolérance superficielle, mais une véritable compréhension.

Nous devons donc exiger un humanisme relationnel.

Nous ne nous opposons ni aux stratégies géopolitiques, ni aux logiques militaires, ni aux dynamiques économiques, ni aux progrès technologiques, y compris l’intelligence artificielle.

Notre ambition est simplement d’accoster ces grandes dynamiques, parfois en dérive, pour leur réinjecter progressivement — mais sûrement — de l’humain.

54 ÉTATS : Les Alliances françaises jouent historiquement un rôle central dans la diplomatie culturelle. Comment cette mission évolue-t-elle aujourd’hui dans un contexte de transformation des relations entre la France et plusieurs pays africains ?

Mohamed Aissaoui : Les Alliances françaises défendent la francophonie comme une philosophie, et pas seulement comme une langue.

La francophonie porte dans son ADN le multilinguisme, l’interculturalité, la connaissance de l’autre, l’équité, la culture, l’éducation, la littérature et les arts.

Avec ALECA, nous ne voulons justement aucune frontière intellectuelle.

Notre ambition est d’élever la réflexion au-delà des cadres géographiques, aussi importants soient-ils aujourd’hui.

Les slogans comme « penser depuis le Sud » ne sont finalement que des outils de travail destinés, à terme, à disparaître lorsque le dialogue sera pleinement rééquilibré.

54 ÉTATS : La Tunisie occupe une position particulière entre l’Afrique, le monde arabe et l’Europe. Quel rôle peut-elle jouer dans la construction de ces nouveaux espaces de dialogue intellectuel ?

Mohamed Aissaoui : Il est vrai que la position de la Tunisie nous aide dans cette architecture de dialogue.

Le logo d’ALECA place d’ailleurs l’Alliance Française de Tunis comme le point d’origine d’un repère, avec deux axes qui dessinent symboliquement le monde.

Mais l’espace intellectuel que nous voulons construire ne connaît pas de frontières géographiques, ethniques ou religieuses.

C’est pourquoi nous avons volontairement lancé ce projet avec des partenaires issus de différents horizons.

Tunis est un point de départ, bien sûr. Mais ce projet se construit immédiatement avec Lomé, Buenos Aires, Paris, La Valette et bien d’autres villes.

54 ÉTATS : Le lancement à Paris inaugure un cycle de rencontres. Quelles seront les prochaines étapes du programme ALECA ?

Mohamed Aissaoui : À Paris, nous organiserons le lancement de la rive nord du programme ALECA. Le lancement de la rive sud s’est tenu le 15 décembre à Tunis.

Nous entrons désormais dans le cœur du projet : un cycle continu de rencontres réunissant des acteurs issus de différents secteurs.

Nous sommes déjà invités à Marseille, Tunis, Lomé, Ottawa et Buenos Aires dans les mois à venir.

Le format restera le même : des rencontres avec des philosophes de renom qui portent cette exigence d’humanisme relationnel, devant des publics variés — diplomates, entrepreneurs, militaires, étudiants, médecins, responsables politiques ou encore acteurs de la finance.

54 ÉTATS : Dans un monde marqué par les tensions géopolitiques et les recompositions entre Nord et Sud, pensez-vous que les espaces culturels et intellectuels puissent contribuer à redéfinir les relations entre l’Afrique, la Méditerranée et l’Europe ?

Mohamed Aissaoui : Nous nous donnons cette mission.

Et pour qu’elle réussisse — car nous pensons qu’elle réussira — nous évitons d’aborder le projet ALECA à travers un prisme cloisonné comme Afrique / Méditerranée / Europe.

Nous abordons ce projet avec une vision sans frontières ni limites géographiques. Comme pour le slogan « penser depuis le Sud », les formules comme « Afrique / Europe / Méditerranée » ne sont finalement que des angles d’attaque destinés, à terme, à devenir obsolètes lorsque le dialogue intellectuel sera pleinement ouvert.

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