Fondée par Kenneth Bourienne, l’association Pour Elles œuvre pour améliorer l’accès à l’information, à la prévention et au dépistage des cancers du sein et des cancers gynécologiques en Afrique. À l’Assemblée nationale, aux côtés de Claudia Tagbo, marraine de l’association, Kenneth Bourienne a lancé un appel à mobilisation en faveur d’un projet humanitaire à Brazzaville : la création d’un centre d’oncologie. Fondatrice et présidente de l’association Pour Elles, elle s’est donné pour mission de lutter contre les cancers féminins – cancers du sein et cancers gynécologiques – à travers des actions de prévention, de dépistage et de prise en charge sur le continent africain. En Afrique subsaharienne, seules 50 % des femmes survivent cinq ans après un diagnostic de cancer du sein, contre 88 % en France. Un écart alarmant qui met en lumière les retards de diagnostic, le manque d’accès au dépistage précoce, à l’information et aux soins adaptés. À travers Pour Elles, Kenneth Bourienne défend une vision du leadership féminin fondée sur l’action concrète, la responsabilité et la recherche d’un impact durable. Entretien.

Lien vers l’association : https://www.helloasso.com/associations/pour-elles/adhesions/lutte-contre-le-cancer-en-afrique
54 ÉTATS : En tant que femme, qu’est-ce qui a façonné votre engagement dans la lutte contre les cancers du sein et les cancers gynécologiques, et vous a conduite à créer l’association Pour Elles ?
Je refuse que le lieu de naissance, le manque de moyens ou l’isolement décident de la survie des femmes.
Kenneth Bourienne : Mon engagement est né d’un constat simple mais brutal : trop de femmes meurent encore de cancers qui pourraient être évités ou mieux pris en charge si l’information, la prévention, le dépistage et les soins arrivaient à temps. Être femme, c’est aussi être confrontée aux silences, aux tabous et parfois au renoncement aux soins. J’ai créé Pour Elles parce que je refusais que le lieu de naissance, le manque de moyens ou l’isolement décident de la survie des femmes.
54 ÉTATS : Le leadership féminin est au cœur de 54 ÉTATS WOMEN. Comment définissez-vous votre manière de diriger une initiative de santé à fort impact social dans un contexte africain ?
Kenneth Bourienne : Je crois à un leadership de responsabilité et d’action. Diriger, c’est structurer, décider et assumer. En Afrique, on ne peut pas plaquer des modèles extérieurs : il faut partir du terrain, écouter les acteurs locaux et construire avec eux.
Le leadership féminin que je défends n’est pas symbolique, il est opérationnel et orienté vers l’impact durable.
54 ÉTATS : Pourquoi était-il important pour vous que ce projet de centre d’oncologie soit porté par une structure dirigée par des femmes ?
Kenneth Bourienne : Parce que je suis une femme, tout simplement, et que j’assume de porter ce projet en mon nom. Mais ce centre n’a jamais vocation à être dirigé uniquement par des femmes. Il s’agit d’un projet pour la santé des femmes, certes, mais construit avec toutes les bonnes volontés, femmes et hommes confondus. Ce qui compte ici, ce n’est pas le genre, mais l’engagement, l’expertise et la compétence. La santé ne peut pas être un combat excluant : elle doit rassembler.
54 ÉTATS : Quels freins spécifiques avez-vous rencontrés, en tant que femme, dans la structuration, le financement et la crédibilisation de ce projet de santé ?
Kenneth Bourienne : À ce jour, aucun frein directement lié à mon genre. Le projet est encore dans une phase de structuration et de conviction. La nécessité du centre est largement reconnue et des engagements ont été exprimés, mais ils restent pour l’instant essentiellement verbaux. Le défi est désormais de transformer cette adhésion en engagements formalisés afin de pouvoir avancer concrètement. Mon rôle consiste à faire passer le projet du consensus de principe à l’action réelle.
54 ÉTATS : À Brazzaville, quels constats avez-vous faits concernant l’accès au dépistage, à l’information et à la prise en charge des cancers féminins ?
Kenneth Bourienne : Le constat est clair : le dépistage est insuffisant, l’information reste limitée et la prise en charge intervient trop souvent trop tard. Beaucoup de femmes ne voient pas l’utilité de se faire dépister lors des campagnes, car elles savent que, si une maladie est détectée, elles n’auront pas toujours les moyens financiers d’accéder aux soins. Cette réalité est également déplorée par des médecins et professeurs sur place. Certains m’ont confié qu’ils n’avaient parfois plus envie de mener des campagnes de dépistage, notamment lors d’Octobre Rose, car une fois la maladie identifiée, ils se retrouvent démunis, sans solution concrète pour soigner les patientes.
C’est précisément pour répondre à cette impasse que le centre d’oncologie porté par l’association Pour Elles a été pensé comme un centre accessible à tous. L’objectif est que les personnes qui en ont les moyens, et qui aujourd’hui partent en exil médical, puissent se faire soigner dans leur pays d’origine. Leur contribution permettra de mettre en place une tarification solidaire, rendant les soins accessibles aux plus démunis.
Je réfute totalement l’idée de la gratuité systématique : je crois à la responsabilité collective. Même une participation symbolique est essentielle.
Enfin, ce centre vise à lutter contre l’exil médical afin que les patients soient soignés chez eux, auprès de leurs proches.
54 ÉTATS : Comment votre association intègre-t-elle les femmes locales, professionnelles de santé, actrices associatives ou patientes, dans la mise en œuvre et la pérennité du projet ?
Kenneth Bourienne : Les femmes locales ne sont pas de simples bénéficiaires. Elles sont des partenaires à part entière. Professionnelles de santé, actrices associatives, patientes ou anciennes patientes participent à la réflexion, à la mise en œuvre et à l’ancrage du projet. La pérennité passe par la transmission de compétences et l’appropriation locale.
54 ÉTATS : Selon vous, en quoi les femmes peuvent-elles jouer un rôle déterminant dans la transformation des politiques de prévention et de santé en Afrique ?
Kenneth Bourienne : Parce qu’elles sont au cœur des familles et des communautés. Lorsqu’une femme est informée et accompagnée, l’impact dépasse largement sa propre situation. Les femmes peuvent impulser des changements profonds, à condition qu’on leur donne les moyens d’agir et une place réelle dans les décisions.
54 ÉTATS : Quel message souhaitez-vous adresser aux femmes africaines ou issues de la diaspora qui souhaitent s’engager dans des projets de santé mais hésitent encore à se lancer ?
Kenneth Bourienne : Qu’elles sont légitimes. Il n’y a pas de moment idéal pour s’engager. Il y a des besoins, des urgences et des compétences à mettre au service du collectif. Il faut oser commencer, même imparfaitement.
54 ÉTATS : La solidarité féminine peut-elle, selon vous, devenir un levier structurant pour améliorer durablement l’accès aux soins, au-delà des actions ponctuelles ?
Kenneth Bourienne : Oui, à condition qu’elle s’inscrive dans la durée et dans l’action. La solidarité ne doit pas être ponctuelle ou émotionnelle, mais organisée, structurée et mesurable. C’est ainsi qu’elle devient un véritable levier de transformation.
54 ÉTATS : Si vous deviez résumer Pour Elles en une conviction forte, laquelle serait-elle ?
Kenneth Bourienne : Aucune femme, aucun enfant, ne devrait mourir faute d’information, de prévention ou d’accès aux soins.
On ne choisit pas où l’on naît ; cela ne devrait jamais décider de notre droit de vivre.
LECTURE 54 ÉTATS
À travers cet entretien, Kenneth Bourienne met en lumière un angle rarement abordé dans les politiques de santé en Afrique : l’impasse du dépistage sans solution de prise en charge. Le projet de centre d’oncologie à Brazzaville porté par l’association Pour Elles pose, en filigrane, une question centrale pour les décideurs publics, les bailleurs et les acteurs du secteur privé : comment structurer des infrastructures de santé durables, accessibles et financièrement viables, au-delà des campagnes ponctuelles de sensibilisation ? Sans discours incantatoire, cette initiative interroge la responsabilité collective et la place des partenariats public-privé dans la lutte contre les cancers féminins sur le continent.

