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lundi, février 16, 2026

Mali : comment et pourquoi les jihadistes ont frappé trois sites industriels stratégiques dans la région de Kayes

Dans la région stratégique de Kayes, les attaques coordonnées du JNIM contre des sites industriels illustrent une montée en puissance du « jihad économique » visant à asphyxier l’économie malienne.

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Au petit matin du 11 janvier 2026, trois sites industriels majeurs du cercle de Bafoulabé, dans la région de Kayes, au sud-ouest du Mali, ont été attaqués simultanément par des jihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans(JNIM), affilié à Al-Qaïda. Une opération lourde, méthodique, et hautement symbolique, qui s’inscrit dans une stratégie assumée d’asphyxie économique du pays.

Une attaque coordonnée, massive et assumée

Selon plusieurs sources locales et sécuritaires recoupées par 54 ÉTATS, plus de 150 jihadistes lourdement armés ont circulé à moto entre 6h et 9h du matin le long de la route nationale 22, dans le cercle de Bafoulabé. Leur objectif était clair : détruire des infrastructures industrielles jugées vitales pour l’économie régionale.

Trois sites ont été systématiquement pris pour cible. L’usine Diamond Cement, située à Gangontery et appartenant à un groupe indien, spécialisée dans la production de ciment. L’usine des Carrières et chaux du Mali, à Karaga, ainsi que l’usine Stones, spécialisée dans la fabrication de carreaux à Gouroundapé. Ces deux dernières appartiennent à des opérateurs économiques maliens.

Les assaillants ont procédé à des destructions méthodiques. Engins lourds, véhicules, entrepôts et bâtiments administratifs ont été incendiés. Des images diffusées sur les réseaux sociaux après les attaques témoignent de dégâts considérables, compromettant durablement la reprise des activités.

Aucune victime, mais un impact économique lourd

Alertées par des mouvements inhabituels de groupes armés observés depuis plusieurs jours, les directions des sites avaient anticipé une attaque. Les usines avaient été évacuées à temps, ce qui explique l’absence de morts ou de blessés.

Des sources locales évoquent toutefois l’enlèvement possible de trois ou quatre personnes, information non confirmée à ce stade par les entreprises concernées.

Ces attaques ne sont pas inédites. Les mêmes sites avaient déjà été ciblés le 1er juillet 2025 lors d’une offensive coordonnée du JNIM le long des frontières sénégalaise et mauritanienne. À l’époque, trois salariés indiens de Diamond Cement, dont le directeur du site, avaient été enlevés. Ils sont toujours détenus à ce jour.

Le “jihad économique” du JNIM

Depuis l’été 2025, le JNIM a clairement élargi son champ d’action en menant ce que plusieurs experts qualifient de « jihad économique ». L’objectif est double : affaiblir le régime de transition et décourager les investissements étrangers et nationaux.

Les jihadistes s’attaquent régulièrement aux camions-citernes en provenance du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, provoquant pénuries de carburant et coupures d’électricité. Malgré le renforcement des escortes militaires, l’impact de cet embargo reste significatif.

Les mines, pilier de l’économie malienne, sont également ciblées. Plusieurs attaques ont été enregistrées ces dernières semaines à Kalana, à Deso près de la frontière guinéenne, ainsi qu’à Morila, où une mine d’or a subi deux attaques successives les 3 et 4 janvier 2026.

Silence des autorités et fragilité sécuritaire

À ce stade, ni les autorités de transition ni l’armée malienne n’ont communiqué officiellement sur les attaques de Bafoulabé. Sollicité, l’état-major n’a pas répondu.

Pour Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute à Dakar, ces attaques sont la conséquence directe d’un retrait militaire dans certaines zones clés.

Selon lui, l’armée malienne n’assurerait plus de présence permanente sur un vaste axe stratégique allant de Nioro du Sahel à la frontière sénégalaise, laissant un vide sécuritaire exploité par les groupes jihadistes. La région de Kayes constitue pourtant un nœud économique et logistique majeur, notamment sur les corridors commerciaux vers le Sénégal.

Un signal dissuasif pour les investisseurs

Pour les acteurs économiques locaux, l’inquiétude est palpable. Les assurances ne couvrent pas ce type de risques, l’accompagnement de l’État est jugé quasi inexistant, et les entreprises doivent souvent faire face seules aux conséquences des attaques.

Malgré tout, certains responsables industriels affirment vouloir redémarrer leurs activités, non par intérêt financier immédiat, mais pour préserver l’emploi local. Une résilience fragile, dans un environnement où l’insécurité devient structurelle.

Une offensive qui s’inscrit dans la durée

Le JNIM a par ailleurs revendiqué, le même jour, la prise d’une base de l’armée malienne à Baraouéli, dans la région de Ségou. En réponse, l’armée affirme avoir mené des frappes aériennes dans les régions de Dioïla et de Kidal, ainsi qu’avoir déjoué une embuscade à Léré, dans la région de Tombouctou.

Mais sur le terrain économique, le message des jihadistes est limpide : frapper là où cela fait le plus mal, au cœur des capacités productives du pays.

Pour 54 ÉTATS, ces attaques marquent une nouvelle étape dans la guerre hybride menée contre l’État malien, où l’économie devient désormais un champ de bataille à part entière.

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