8.3 C
Paris
jeudi, décembre 11, 2025

Captagon : après Bachar el-Assad, le trafic se réinvente dans une Syrie en reconstruction

Malgré les promesses de rupture avec le régime déchu, la Syrie post-Assad peine à éradiquer un commerce qui irrigue encore l’économie informelle du Moyen-Orient.

À lire ou à écouter

Isaga Anne
Isaga Anne
Journaliste Reporter d'Images

Depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, la Syrie tente de se défaire de son image de « narco-État ». Les nouvelles autorités multiplient les annonces de saisies record et de destructions de laboratoires. Mais le trafic de captagon, cette amphétamine prisée au Moyen-Orient, ne s’est pas éteint : il s’est déplacé, fragmenté, et continue de prospérer, du Soudan au Yémen, en passant par le Liban et l’Irak.

Captagon Map

Un État en quête de crédibilité

La volonté des nouvelles autorités syriennes est affichée. Chaque saisie donne lieu à une médiatisation soigneusement orchestrée. La semaine dernière encore, 11 millions de pilules ont été interceptées dans la province de Homs, dans une voiture venue du Liban. Quelques jours plus tôt, 12 millions d’autres avaient été découvertes près de Damas.

Sous pression de ses partenaires du Golfe, Damas cherche à tourner la page d’une décennie où la production industrielle de captagon servait à financer le régime de Bachar el-Assad et à enrichir ses proches. Selon un rapport de l’institut américain New Lines, publié en juin 2025, plusieurs sites de production ont été découverts dans des installations appartenant à Maher al-Assad, frère du dictateur déchu, ou à son cousin Wassim Badia al-Assad, aujourd’hui en fuite.

Un trafic qui mute au rythme de la guerre

« Il existe une stratégie anti-narcotique émergente », se félicite Caroline Rose, directrice du programme Captagon à l’institut New Lines.
Depuis un an, les nouvelles autorités auraient démantelé plusieurs des plus grands sites de production, tout en s’attaquant aux réseaux criminels issus de l’ancien régime.

Les chiffres sont impressionnants : 230 millions de pilules saisies depuis la chute d’Assad, soit vingt-trois fois plus qu’en 2024. Mais la réalité demeure plus complexe.
« Malgré l’hostilité du gouvernement actuel, la Syrie reste une plaque tournante régionale », notait l’ONU dans son rapport de juin dernier.

Frontières poreuses et économie dévastée

La Syrie post-Assad demeure un territoire fragmenté. De larges zones échappent encore au contrôle de Damas, et les frontières poreuses favorisent la circulation de cargaisons entre le Liban, l’Irak et la Jordanie.

À cela s’ajoute une misère endémique. « Neuf Syriens sur dix vivent dans la pauvreté », rappelle le Programme des Nations unies pour le développement. Cette fragilité économique nourrit un trafic dont les marges sont parfois la seule source de revenus pour des milliers de familles.

« Il demeure une vulnérabilité économique en Syrie qui nourrit ce commerce », souligne Alexander Söderholm, analyste à l’Agence européenne des drogues.

Entre sécurité et santé publique

La coopération régionale est devenue un impératif.
« Si nous ne travaillons pas ensemble, il sera pratiquement impossible d’éradiquer ces chaînes d’approvisionnement », estime Söderholm, qui plaide pour un échange d’informations entre États du Moyen-Orient et d’Europe.

Pour l’heure, la réponse syrienne reste avant tout sécuritaire.
« Brûler des laboratoires sans proposer de solutions aux consommateurs, c’est comme traiter un symptôme en ignorant la maladie », avertit l’expert européen.
Dans un pays marqué par une décennie de guerre civile, la reconstruction passera aussi par un accompagnement social et psychiatrique de ceux que le captagon a détruits.

Une reconfiguration du trafic

L’impact de la lutte syrienne contre le narcotrafic sur la production mondiale de captagon reste incertain.
« La demande pour ces drogues existe toujours », observe Alexander Söderholm. « Ce que nous voyons, c’est une fragmentation de l’économie et du commerce du captagon, pas sa disparition. Nous assistons à une reconfiguration des différents acteurs impliqués. »

Même à l’époque de Bachar el-Assad, la Syrie ne détenait pas le monopole de la production.
« Le Liban a aussi une longue histoire de production de captagon », rappelle l’analyste. Mais le trafic s’est étendu.
« Nous sommes désormais préoccupés par des pays comme le Yémen, l’Irak, la Turquie, le Koweït, la Libye et l’Égypte, où la production est en hausse », indique Caroline Rose.

Selon elle, de nouveaux sites sont apparus au Soudan et au Yémen en 2025, conséquence directe de la répression syrienne.
« Je ne serais pas surprise que la pression exercée par le nouveau gouvernement ait poussé de nombreux acteurs criminels à rechercher des zones plus sûres, à l’abri des saisies », analyse-t-elle.

Soudan et Yémen, nouveaux bastions du captagon

La découverte, en février dernier, d’un laboratoire de production au Soudan jusque-là inconnu permet d’établir un lien entre les réseaux syriens et soudanais.
« Les matériaux d’emballage trouvés sur place portaient le nom d’une société vétérinaire syrienne, peut-être une couverture utilisée pour l’exportation », précise Caroline Rose.

Le Soudan et le Yémen offrent désormais un terrain fertile à la production. Leur position géographique, face ou voisine de l’Arabie saoudite — principal marché de cette drogue —, constitue un atout stratégique.

Les guerres civiles qui ravagent ces deux pays laissent le champ libre aux trafiquants : les forces de sécurité sont accaparées par les combats, tandis que certains groupes armés financent leur effort de guerre grâce à ce commerce.
Au Soudan, plusieurs laboratoires ont été repérés dans des zones contrôlées par les Forces de soutien rapide, tandis que des saisies ont également eu lieu dans des ports tenus par l’armée.

Au Yémen, la production s’étend aussi bien dans les territoires houthis que dans ceux des forces pro-gouvernementales.
« Cela montre que ces réseaux dépassent désormais le cadre d’un seul camp dans ces conflits », souligne Rose.

Un marché qui survit à son parrain

Selon l’institut New Lines, le régime de Bachar el-Assad était responsable de près de 80 % de la production mondiale de captagon.
Privé du soutien de l’État, ce trafic aurait pu s’effondrer. Mais la demande régionale reste forte, et le commerce s’est simplement adapté : plus diffus, plus clandestin, et plus difficile à contenir.

Dans ce nouveau paysage fragmenté, la lutte contre le captagon se heurte à des défis inédits : multiplication des acteurs, zones grises de souveraineté et conflits armés.
Un trafic sans frontières, où les profits et les pilules continuent de circuler — comme un vestige toxique de l’ère Assad.

- Events -spot_img

Plus d'articles

- Evénements -spot_img

Dernières actualités