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samedi, décembre 13, 2025

Guylain Tshibamba : “Pour sauver la RDC, il faut une nouvelle armée et une révolution citoyenne”

Dans son ouvrage inspiré de son mémoire “M23 – La guerre de trop”, l’auteur et stratège congolais propose une vision radicale pour mettre fin aux agressions militaires répétées contre la République démocratique du Congo.

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Priscilla Wolmer
Priscilla Wolmerhttp://www.54etats.com
FONDATRICE ET DIRECTRICE DU MÉDIA 54 ÉTATS

Depuis près de trois décennies, la RDC est victime de conflits armés alimentés par la convoitise de ses voisins et la complaisance de la communauté internationale. Dans un entretien exclusif avec 54 ÉTATS, Guylain Tshibamba expose les ressorts de son ouvrage et livre sa stratégie : bâtir une nouvelle armée, renforcer la souveraineté nationale et engager chaque Congolais dans un sursaut citoyen.

54 ÉTATS : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire cet ouvrage sur les agressions militaires contre la RDC ?

Guylain TSHIBAMBA : Comme la plupart de mes compatriotes, je suis préoccupé par ces guerres qui n’en finissent pas… ces massacres, ces horreurs, ces souffrances et humiliations qui nous accablent depuis trois décennies. Ainsi, j’ai cherché le meilleur moyen d’apporter ma petite contribution à l’œuvre patriotique commune. Et, profitant de mon passage au Collège des Hautes Études de Stratégie et Défense (CHESD), j’ai présenté un mémoire sur le thème « M23 – La guerre de trop ». C’est ce mémoire, défendu en juillet 2024, que j’ai transformé en ouvrage quelques mois plus tard.

54 ÉTATS : Pourquoi, selon vous, les conflits armés persistent-ils malgré les nombreux accords de paix et interventions internationales ?

Guylain TSHIBAMBA : Trois facteurs concourent à nourrir une insécurité permanente dans notre pays, sous forme de guerres d’agression ou de guerres larvées à travers une myriade de groupes armés entretenus par nos voisins de l’Est.

Il y a d’abord la détermination criminelle du Rwanda et de l’Ouganda de continuer à se servir sur les ressources congolaises ; ensuite l’hypocrisie de la communauté internationale, qui ne condamne qu’à demi-mots ces agressions militaires en violation du droit international ; enfin, l’incapacité congolaise à lever une armée capable de dissuader ses voisins de persister dans leur bellicisme rétrograde.

54 ÉTATS : En quoi votre stratégie se distingue-t-elle des approches traditionnelles ou diplomatiques mises en place jusqu’ici ?

Guylain TSHIBAMBA : Jusqu’ici, la RDC a mis beaucoup de moyens et consacré beaucoup de temps aux pourparlers diplomatiques sans mener une réforme drastique de son appareil de défense. Il y a une erreur, malheureusement banalisée : croire qu’on peut obtenir un bon traitement à la table des négociations si on ne fait pas preuve de hardiesse sur le terrain militaire. En réalité, la diplomatie n’est qu’un étalage pudique des forces en présence. C’est la parabole des talents : à celui qui a conquis des terres, on accordera avantages et considérations ; à celui qui les a perdues, on lui retirera d’autres possessions et on lui imposera des contraintes supplémentaires.

54 ÉTATS : Quels sont, selon vous, les véritables moteurs de ces agressions : convoitise des ressources, rivalités géopolitiques, enjeux régionaux ?

Guylain TSHIBAMBA : L’histoire de la RDC est, dès sa genèse, une histoire de vol, de voleurs et de pilleurs. Ce pillage intense s’est toujours déroulé sur fond de sévices et d’actes de barbarie. L’histoire ronronne.

La seule nouveauté est que jadis, la Belgique exploitait seule, avec l’aide et la participation de ses alliés européens, alors qu’aujourd’hui, des pays africains participent à ces actions carnivores sur un pays frère.

Il y a une conjonction d’intérêts : d’un côté, le Rwanda et l’Ouganda, qui ont goûté au “miel congolais”, comme le disait Mzee Kabila, et s’accrochent comme des sangsues à la chair de la RDC ; de l’autre, les multinationales occidentales et arabes, qui profitent des minerais de sang.

L’Europe et l’Amérique ont cautionné ces guerres d’agression, la Russie n’y est pas implantée, tandis que la Chine est arrivée dans le secteur minier congolais dans les années 2008.

La stratégie de déstabiliser le Congo par des guerres d’agression et de prédation a débuté dès 1996, voire plus tôt, avec l’attentat du 6 avril 1994 contre les présidents rwandais et burundais, qui a provoqué le génocide rwandais.

54 ÉTATS : Quel rôle jouent certains pays voisins et les puissances étrangères dans la perpétuation de l’instabilité en RDC ?

Guylain TSHIBAMBA : L’Ouganda et le Rwanda jouent un rôle direct dans le chaos sanglant qui règne dans les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri. La RDC a neuf voisins, mais ce n’est que sur ses frontières rwando-ougandaises qu’il y a guerres, groupes armés, pseudo-rébellions, massacres, viols, exploitations illicites des mines…

L’Ouganda a déjà été condamné par la Cour internationale de Justice. Il serait temps qu’une action similaire soit diligentée contre le Rwanda, qui a commis plus de crimes de masse encore.

Quant à la mainmise des puissances étrangères, elle est indéniable. En février 2024, l’Union européenne a accordé 800 millions d’euros au Rwanda pour l’acquisition de minerais congolais, alors que les troupes rwandaises occupaient le sol congolais !

Pendant que les forces spéciales rwandaises encadraient les rebelles du M23-AFC dans leur marche vers Goma, l’Europe offrait presque un milliard de dollars aux envahisseurs de la RDC.

De Tony Blair à Bill Clinton, de nombreux dirigeants anglo-saxons ont couvert Kigali et Kampala. Madeleine Albright, alors secrétaire d’État américaine, l’avait dit : « Qui touche au Rwanda touche à la prunelle des yeux de l’Amérique ».

54 ÉTATS : Quelle part de responsabilité attribuez-vous aux élites congolaises dans cette situation ?

Guylain TSHIBAMBA : Une très grande part, pour ne pas dire toute la responsabilité. Depuis 30 ans, les Congolais errent à travers le monde, de pourparlers en pourparlers pour quémander la paix. Elle n’est pas un don de la nature. Les élites congolaises doivent faire leur autocritique. La présence de la MONUSCO depuis plus d’un quart de siècle n’a pas empêché massacres et atrocités. Pire, elle trahit l’état d’esprit d’élites qui ont abandonné leurs fonctions régaliennes, notamment la défense, dans un renoncement coupable.

54 ÉTATS : Quelles mesures concrètes proposez-vous pour renforcer la souveraineté militaire et territoriale de la RDC ?

Guylain TSHIBAMBA : Il faut créer une nouvelle armée sur les cendres des FARDC, qui sont irréformables pour des raisons historiques et conjoncturelles.

54 ÉTATS : La coopération régionale (EAC, SADC, Union africaine) peut-elle constituer un outil efficace face aux menaces extérieures ?

Guylain TSHIBAMBA : Non. On a vu le rôle trouble des soldats de l’EAC au Nord-Kivu : dès leur arrivée, ils ont fraternisé avec les assaillants rwandais du M23-AFC. La SADC, elle, n’a pas su stopper la marche des agresseurs lors de la chute de Goma et Bukavu. La RDC doit apprendre à compter sur ses propres forces.

54 ÉTATS : La RDC a annoncé vouloir élargir ses discussions avec les États-Unis au-delà du secteur minier pour inclure un volet sécuritaire. Ce type de partenariat peut-il réellement renforcer la souveraineté nationale ?

Guylain TSHIBAMBA : Nous restons réticents. Les présidents américains, en particulier les démocrates, ont toujours soutenu Kigali et Kampala. Certes, Donald Trump a exprimé sa volonté de pacifier certaines zones de conflit. Mais la solution durable passe par notre capacité à compter d’abord sur nous-mêmes. Le seul intérêt de ce partenariat est de nous accorder un répit pour engager des réformes urgentes.

54 ÉTATS : Comment combiner diplomatie, défense et développement économique pour instaurer une paix durable ?

Guylain TSHIBAMBA : Notre vision est holistique. La défense n’est pas seulement militaire : elle suppose une économie robuste et une diplomatie appuyée sur une armée crédible. Tout est lié !

54 ÉTATS : L’unité nationale est-elle essentielle pour résister aux agressions extérieures ?

Guylain TSHIBAMBA : C’est le principe fondateur de la victoire.

Le gouvernement doit rassembler, éviter les débats clivants comme celui sur la révision constitutionnelle et concentrer toutes les forces sur la défense de la patrie.

54 ÉTATS : Quel type de leadership la RDC doit-elle promouvoir pour surmonter ses défis sécuritaires ?

Guylain TSHIBAMBA : Un leadership militaire incontestable, appuyé sur un bond technologique fondé sur l’ingénierie locale, la promotion des innovations scientifiques et technologiques congolaises. 

54 ÉTATS : Et enfin, si vous deviez résumer votre stratégie en une seule phrase, laquelle serait-elle ? 

Guylain TSHIBAMBA : Nouvelle armée, nouvelles responsabilités citoyennes dans un Etat bienveillant. Cela signifie que pour avoir une nouvelle armée, il faut que la mentalité de toutes les Congolaises et de tous Congolais change. 

Nous devons nous respecter les uns les autres, nous soutenir mutuellement en considérant la nation congolaise comme une famille. Au-delà de cette solidarité nationale, il faut que chaque Congolais comprenne qu’il a une responsabilité personnelle dans la situation du Congo. Par ses réflexions, déclarations, actions et initiatives, chacun peut apporter sa pierre à l’édifice pour un Congo plus beau qu’avant. 

Cette dynamique citoyenne et patriotique ne saurait réussir sans l’implication de l’Etat. 

Il doit être bienveillant, rassurant et protecteur. 

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