Dans une interview exclusive accordée à « 54 ÉTATS », Albert Pahimi Padacke, ancien Premier ministre de la Phase 1 de la Transition au Tchad et actuel Président du Parti Rassemblement National des Démocrates Tchadiens (RNDT – Le Réveil), lève le voile sur les dessous d’un référendum controversé. Appelant au boycott du scrutin, il met en lumière les lacunes du processus électoral, dénonçant le manque flagrant de transparence et d’inclusivité. Du parti pris de la Commission nationale des élections (CONOREC) à la répression des voix dissidentes, l’ancien Premier ministre expose les obstacles entravant une transition démocratique authentique. Alors que le camp du « oui » semble prendre l’avantage, Albert Pahimi Padacke émet des avertissements quant aux conséquences des résultats potentiellement falsifiés, craignant une désaffection croissante de la population envers le processus électoral. L’entretien aborde également des enjeux cruciaux tels que la lutte contre le terrorisme, la situation sécuritaire au Tchad et les perspectives de démocratie dans la région.
54 ÉTATS : Monsieur Pahimi Padacke, vous aviez lancé un appel au boycott du scrutin et hier, dans un communiqué, vous avanciez que le taux de participation des citoyens se situe entre 3 et 5 %. Pouvez-vous nous indiquer la source de ces statistiques et partager davantage de détails pour éclairer nos lecteurs sur la manière dont ces chiffres ont été obtenus ?
Albert Pahimi Padacke : Nous avons boycotté ce référendum car l’issue de cette transition pour nous devait être un retour à l’ordre constitutionnel et démocratique. Pour cela, il fallait réunir les ingrédients d’une élection libre et transparente permettant aux Tchadiens de participer ensemble et dans la ferveur à la mise en place d’un contrat social robuste par son inclusivité et par sa clarté. Il se trouve malheureusement que le gouvernement a mis en place une CONOREC chargée d’organiser ce référendum, dirigée par un membre du gouvernement avec ses agents locaux au niveau territorial. Ce n’est donc pas une structure indépendante, ni impartiale, telle que prescrite par la charte de transition dans son article 7.
Par ailleurs, le dialogue national a prescrit un référendum couplé, à savoir, sur la forme de l’État et constitutionnel à la fois, ce qui induit de soumettre au peuple au moins deux projets de constitution en même temps. Le peuple devait venir au bureau de vote pour choisir un projet de constitution ou un autre. Malheureusement, le gouvernement s’est entêté à ne soumettre qu’un seul projet. Ainsi, nous avons appelé, pour ces raisons, le peuple tchadien au boycott.
Au niveau de notre parti RNDT – Le Réveil, nous avons un maillage territorial complet de notre pays. Nous avons dépêché des délégations à l’intérieur du pays et nous avons fait un échantillonnage de l’ensemble du pays. Sur 22 726 bureaux de vote, nous n’avons pas eu un seul bureau de vote sur l’ensemble du territoire où le taux de participation réel dépassait les 10 %.
Nos agents de campagne sont allés à l’intérieur du pays dans tous les villages, et ils ont eu mandat, non pas seulement de battre campagne, mais d’être auprès des centres de vote pour suivre leur développement.
54 ÉTATS : Avez-vous subi des pressions ou été inquiété pour cet appel au boycott ?
Albert Pahimi Padacke : Les pressions ne manquent pas ! Je venais de diriger le gouvernement de la Transition dans sa première phase. Lorsqu’a été lancé, en janvier 2023, la création de la CONOREC. notre Parti RNDT – Le Réveil s’est immédiatement démarqué de cette approche. Et delà, curieusement, les cadres de mon Parti politique qui avaient des postes de responsabilité dans l’administration publique ont été systématiquement relevés de leurs fonctions.
De plus, en pleine campagne du référendum, alors que le gouvernement de Transition lui-même avait ses préfets, ses sous-préfets, et son président de la CONOREC en poste ; le pouvoir en place a recensé tous les préfets proches de mon Parti RNDT – Le Réveil, et ils ont été relevés de leurs fonctions sans la moindre explication.
Quant à ma situation, j’ai été nommé Président du Conseil de régulation de l’Autorité des communications électroniques et postales du Tchad (ARCEP). Cependant, à la veille du vote, j’ai découvert par le biais des réseaux sociaux, suite à la publication d’un décret, que l’État me relevait de mes fonctions.
54 ÉTATS : Si le « Oui » l’emporte, estimez-vous que la perspective d’une transition démocratique transparente au Tchad serait compromise ?
Albert Pahimi Padacke : Le « oui » l’a déjà emporté depuis la création de la CONOREC.
La CONOREC depuis sa création a été configurée pour le « oui »
Tout le monde sait que les Tchadiens ne sont pas sortis voter. Cependant, vous verrez des résultats annoncés qui n’auront rien à voir avec la réalité !
Concernant la suite de ce « référendum mascarade », si les conditions d’organisation de ce référendum ne sont pas améliorées en vue des prochaines élections, nous risquons de revivre la même situation. Les faux chiffres et les résultats truqués qui seront annoncés ne feront qu’accroître le désintérêt du peuple envers le processus électoral. Nous pourrions être témoins d’une résignation de la population, convaincue que son vote n’est jamais pris en compte.
Le vote de la population tchadienne représente une forme de sanction par abstention. Si cette abstention n’est pas prise en compte, les gens se demanderont : « À quoi bon ? »
Le vote de la population Tchadienne est un vote de sanction par abstention.
Le cours de notre transition sur le plan démocratique dépendra des efforts que le gouvernement consentira pour réformer l’administration et les règles électorales, en tenant compte des critères de neutralité de l’administration territoriale, de transparence, d’équité et d’inclusivité des acteurs.
54 ÉTATS : Dans ce contexte-là, serez-vous candidat à la prochaine élection présidentielles ?
Albert Pahimi Padacke : J’ai établi les prérequis nécessaires pour garantir une élection transparente. On ne s’engage pas dans un match sans connaître les règles du jeu.
54 ÉTATS : Quelle serait votre réaction si le Président de la Transition déclarait sa candidature ?
Albert Pahimi Padacke : À priori, la question à mon niveau n’est pas celle de la candidature de ‘x’ ou ‘y’. L’essentiel est que les conditions d’organisation de cette élection soient marquées par une transparence absolue. Chacun est libre d’être candidat.
Un système politique ne se résume pas à un individu
La question n’est pas au niveau personnel. Elle se situe sur le plan politique. Personnellement, je considère le président Mahamat comme un petit frère avec qui j’entretiens de bonnes relations. Cependant, un système politique ne se résume pas à un individu, même s’il est président. Un système politique est un ensemble, et dans ce contexte, l’orientation prise par le gouvernement post-dialogue représente un égarement de la transition. Ayant soutenu et contribué à établir les fondements de cette transition, je ne peux rester silencieux face à son déraillement. C’est là toute la différence entre ma position politique d’hier et celle d’aujourd’hui. Les choses prennent une mauvaise tournure.
54 ÉTATS : Le scénario qui semble se dessiner est pourtant celui que vous dénoncez. Au Niger et au Mali, les juntes militaires maintiennent leur emprise sur le pouvoir, réduisant toute aspiration démocratique à ‘peau de chagrin’. Les velléités démocratiques ont été considérablement réduites. Peut-on établir une analogie entre la situation dans ces pays du Sahel et celle observée actuellement au Tchad ?
Albert Pahimi Padacke : Il est évident que les militaires ne souhaitent pas céder le pouvoir aux civils. Nous nous battons pour instaurer les conditions de transparence des élections, et je ne sais pas si nous réussirons. Si ces conditions sont mises en place, ce sera au peuple tchadien souverain de décider à qui confier le pouvoir.
54 ÉTATS : Qu’auriez-vous souhaité voir intégré dans la nouvelle mouture de la constitution ?
Albert Pahimi Padacke : Le boycott que nous avons initié ne concerne pas le fond du projet, mais plutôt la procédure démocratique d’adoption de la constitution. Notre parti, le RNDT – Le Réveil, créé le 11 septembre 1996, a identifié depuis des décennies la question de la forme de l’État comme un enjeu majeur, une question clivante divisant les Tchadiens. Au sein de notre parti politique, nous sommes les seuls à avoir envisagé l’organisation d’un référendum sur la forme de l’État.
Par ailleurs, il serait souhaitable que personne ne puisse exercer plus de deux mandats dans sa vie.
54 ÉTATS : Et sur la question du Fédéralisme ?
Albert Pahimi Padacke : Bien que notre parti, le RNDT – Le Réveil, soit prêt à gérer avec la forme actuelle de l’État, nous pensons que le fédéralisme pourrait apporter des bienfaits au Tchad. Au Nigeria, le fédéralisme fonctionne. Nous soutenons simplement que ce devrait être au peuple de décider par le biais d’un référendum démocratique et transparent. Pourquoi ? Parce que nous croyons que le débat actuel sur la forme de l’État au Tchad dissimule un autre débat, celui de l’inclusion et de la gouvernance.
Les Tchadiens qui militent actuellement en faveur d’un système fédéral expriment, en réalité, un sentiment d’exclusion des affaires de l’État. Ils cherchent refuge au sein du système fédéral, pensant pouvoir s’exprimer plus efficacement si les États sont fédérés. Il ne s’agit pas tant d’un débat sur la forme de l’État que d’une discussion sur la gouvernance. Le RNDT-Le Réveil est d’avis qu’une amélioration de la gouvernance inclusive, une fois au pouvoir, atténuerait la nécessité de débattre de la forme de l’État.
Personnellement, bien que je ne sois pas un militant du fédéralisme, je soutiens que si les Tchadiens décident par le biais d’un référendum transparent d’opter pour une forme fédérale de l’État, je le mettrai en œuvre. Je crois que cela pourrait favoriser le progrès. Notamment, en raison de la pression exercée sur la gouvernance nationale, le modèle d’État centralisé de type jacobin contraint tous les cadres et forces du pays à se concentrer uniquement sur le pouvoir national. Cela crée une telle pression sur le dirigeant du pays qu’il éprouve des difficultés dans la gestion des ressources. Avec une fédération, la gestion administrative serait décentralisée, même politiquement, car les cadres seraient impliqués dans des élections au niveau des États fédérés. Cela agirait comme un tamis, réduisant les difficultés au niveau national.
Au niveau économique, le Tchad s’étend sur une superficie d’environ 1 284 000 kilomètres carrés, ce qui en fait l’un des plus grands pays d’Afrique, avec plus de 265 ethnies. Dans un schéma fédéré, l’intérêt réside dans la création d’une émulation et d’une concurrence entre les provinces, incitant chacune à favoriser le travail local. Cela ouvrirait des perspectives de développement considérables à la base, surtout si les ressources nationales sont équitablement réparties.
À l’instar de certains, je soutiens l’idée que l’État unitaire n’est pas le moyen de préserver l’unité nationale, une notion totalement absurde.
Un État unitaire n’est pas le moyen de garder l’unité nationale, c’est totalement absurde !
Ce que je vous dis, je le développe dans mon livre intitulé : « L’Afrique empoisonnée, pathologie et thérapie des conflits », publié aux éditions l’Harmattan. Ça ressemble à ces discours du temps des partis uniques, où l’idée est de mouler toutes les communautés dans un parti unique afin de forger l’unité nationale. Nous avons vu ce que cela a donné. Ce n’est pas censé. Le Tchad est indépendant depuis 63 ans avec un État unitaire. Est-ce que nous sommes unis pour autant ?
54 ÉTATS : Quelle est la position de votre parti le RNDT – Le réveil relativement à la limitation de la durée au pouvoir ?
Albert Pahimi Padacke : Dans mon livre, j’insiste particulièrement sur la notion de mandat qui doit induire la limitation de la durée au pouvoir si nous voulons avoir la paix. Si les ambitions nationales pouvaient s’inscrire dans un calendrier régulier, sans possibilité de modifications arbitraires de la constitution, notamment en termes de limitation de mandat, nous n’aurions pas connu autant de guerre.
Le Tchad en 63 ans d’indépendance n’a jamais connu de passation pacifique et démocratique de pouvoir.
Au Tchad, le sort de tout chef d’État au pouvoir, c’est la mort ou l’exil. Il faut mettre un terme à ce cycle !
54 ÉTATS : Dans un entretien, vous faisiez référence au chaos au Tchad. Pourriez-vous nous expliquer ?
Albert Pahimi Padacke : Le chaos était une réalité. L’annonce de la mort du Maréchal, la rébellion armée à 300 km de la capitale, et le décès du président sur le terrain avaient déclenché une vague de fuite des Tchadiens hors de la capitale. Cela avait créé un risque évident d’effondrement des institutions de l’État. C’est dans ces circonstances difficiles que j’ai accepté de diriger le gouvernement de la Transition, première phase. Il était impératif d’apporter toute mon expérience pour maintenir le pays debout. Ces moments difficiles révèlent non seulement l’homme politique mais surtout l’homme d’État. C’est la raison pour laquelle j’ai accepté de diriger ce gouvernement.
Ayant dirigé le Gouvernement de Transition à ses débuts, nous sommes arrivés 18 mois plus tard à un dialogue national inclusif, permettant aux Tchadiens de s’asseoir ensemble et de décider de leur avenir commun. Après avoir dirigé la première phase de la transition prévue pour 18 mois, et en raison du retard accumulé, il me semblait normal de me retirer à la tête du gouvernement pour permettre à ceux qui ont piloté ce dialogue dit souverain de prendre le relais pour gérer la suite. C’est ainsi que j’ai remis ma démission.
J’ai constaté, comme tout le monde, qu’une semaine après mon départ, le 20 octobre, le Tchad a connu l’un des plus grands massacres de la jeunesse lors d’une manifestation. Je ne pouvais pas rester silencieux. C’est pourquoi, comme vous l’avez suivi, j’ai dénoncé la disproportion de l’action des forces de l’ordre, tout en ne justifiant pas non plus l’action des manifestants, qui n’étaient pas pacifiques.
54 ÉTATS : Le terme « disproportion » que vous avez choisi est-il réellement approprié, étant donné que ce jeudi 20 octobre-là, des scènes macabres avec des cadavres égorgés par des nervis jonchaient le sol, le long du fleuve ?
Albert Pahimi Padacke : Effectivement, les forces de l’ordre auraient dû être formées pour gérer ce type de manifestations. En particulier, elles auraient dû être strictement interdites d’utiliser des armes létales contre des manifestants n’ayant pour seules armes que des cailloux et des lances-pierres.
54 ÉTATS : Est-ce un manque de formation ou une volonté de répression ?
Albert Pahimi Padacke : Je ne peux pas l’interpréter.
54 ÉTATS : Les agents des forces de l’ordre ont-ils été poursuivis depuis ce massacre ?
Albert Pahimi Padacke : À ma connaissance, non. Cependant, l’auteur principal de cette manifestation, au cours de laquelle les participants ont été massacrés, a apposé sa signature sur un accord prévoyant l’amnistie de toutes les parties prenantes. Les principaux acteurs de ce drame du 20 octobre, organisateurs et gouvernements, sont aussi les signataires de l’Accord. Les victimes de cette violence sont de fait des victimes de l’accord de Kinshasa. Ils sont donc doublement victimes dans cette affaire.
54 ÉTATS : Bien que le Tchad ait fourni de substantielles contributions militaires aux opérations régionales de lutte contre le terrorisme durant des années et que Barkhane ait à présent ses quartiers généraux à N’Djamena, la situation sécuritaire sur l’ensemble du territoire tchadien demeure fragile et son évolution est incertaine. Le Président de transition affirmait que Boko Haram n’était plus présent sur le territoire. La menace terroriste est-elle pour autant toujours présente avec l’État islamique en Afrique de l’Ouest ? Que préconisez-vous pour lutter contre ce fléau ?
Albert Pahimi Padacke : Bien que Boko Haram ait été éliminé grâce à l’action de la force multinationale dans le bassin du lac Tchad, composée du Tchad, du Niger et du Nigeria, les forces terroristes demeurent potentiellement actives et peuvent être réactivées en fonction des revendications locales. Pour contrer cette menace, il est essentiel de maintenir une vigilance militaire constante, surtout le long des 1000 km de frontière libyenne, une zone difficile à contrôler en raison des nombreux points de passage dans le désert. La situation en Libye, en proie à la guerre depuis 2011, a contribué à la déstabilisation du territoire Tchadien et de l’ensemble de la région du Sahel.
En complément de l’aspect militaire, il est crucial d’investir dans le développement économique et social. Améliorer la formation, créer des opportunités d’emploi et réduire le chômage contribueront à renforcer la résilience des communautés locales. Cela permettra également de priver les groupes terroristes de recrues potentielles en offrant des alternatives aux jeunes tentés par des activités illégales et violentes.
54 ÉTATS : Pour conclure, une question relative à l’élection présidentielle en RDC. En tant qu’ancien observateur en République démocratique du Congo, quel est votre regard sur l’élection qui aura lieu demain, mercredi 20 décembre ?
Albert Pahimi Padacke : Les élections en République démocratique du Congo semblent relativement acceptables d’un point de vue démocratique, même si elles se déroulent selon un scrutin à un tour. Généralement, le détenteur du pouvoir en Afrique bénéficie d’avantages plus importants que l’opposition dans ce type de configuration électorale. Il aurait peut-être été préférable pour l’opposition de former un front uni dans ce contexte. Bien que je ne sois pas sur le terrain, je constate d’importantes mobilisations des deux camps, créant ainsi un véritable suspense.

